30 mars 2013

BATAILLE DE SYRIE : LA FOLLE ACCÉLÉRATION

 “C'est un grand rêve que de pouvoir vivre tranquilles comme nous l'avons toujours fait”
Un soldat syrien.

Dans les deux semaines qui ont suivi le deuxième anniversaire de son déclenchement, le 15 mars 2011,  la crise syrienne a été au centre d'une folle accélération des événements. 

Nombre d'observateurs bien placés avaient parié sur une évolution de la tragédie syrienne vers une solution sous l'égide des États-Unis et de la Russie dans l'esprit des accords de Genève du 30 juin 2012. Signés par les ministres des Affaires étrangères des cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, de la Turquie et des pays de la Ligue arabe, ces accords avaient formulé les principes d'un règlement prévoyant notamment la mise en place d'un gouvernement de transition réunissant toutes les parties en conflit. La nomination de John Kerry au Département d'État américain, en remplacement de Hillary Clinton, malgré l'opposition acharnée du lobby israélien, avait semblé aller dans ce sens, tout comme d'ailleurs la désignation tout aussi difficilement obtenue de Chuck Hagel au Département de la Défense (Pentagone), puisque cet homme est connu pour son opposition aux expéditions militaires à l'étranger. Mais ces signes étaient trompeurs parce que le Système dont Obama est la chose obéit à une logique qui le pousse  à la confrontation frontale avec tout ce qui lui résiste. La Syrie étant  le révélateur de cette logique qui désigne la Russie et la Chine comme l'incarnation de l'opposition à la volonté de ce Système, Obama en est donc réduit à manifester le reniement occidental de la parole donnée.

Nous le savons depuis au moins les élections palestiniennes qui ont porté le Hamas au pouvoir que l'Occident bafoue ses propres lois quand elles ne jouent plus en sa faveur. Il renverse la table et cesse de se comporter comme quelqu'un de responsable et de fiable pour se transformer en dangereux hors-la-loi. Cette situation inconfortable le conduit ensuite  à multiplier les provocations  pour pousser ses adversaires à la faute et leur dénier le droit de se poser en défenseurs de la règle du jeu.
C'est cette logique qui gouverne Obama et les autres dirigeants occidentaux.
Elle repose fondamentalement sur la duplicité et sur l'obstination à rejeter la loi internationale comme étant égale et valable pour tous. Il est résolu à lui substituer la loi non-dite de la politique des deux poids deux mesures qui contient en germe, et comme une conséquence inévitable, la coupure du monde en deux, en une partie dominante et en une partie dominée.
C'est une logique  en contradiction avec l'idéologie proclamée de globalisation — ou de Nouvel Ordre Mondial — mise en avant par les propagandistes occidentaux, car elle est opposée au dualisme qui vient d'être souligné.
La représentation politique et médiatique occidentale de la réalité occulte cette puissante logique sous-jacente su Système et lui substitue des simulacres à tous les niveaux. Cela conduit,  — conséquence lourde de périls —, au maintien de l'opinion occidentale dans l'incompréhension des raisons derrière le comportement de la Russie et de la Chine, sans parler de celui des dirigeants de la Syrie dont le gouvernement est jusqu'à nouvel ordre membre siégeant à l'ONU et bénéficiant à ce titre de la coopération entière de tous les organes de cette institution. Ce qui, en soi, frappe d'illégalité toute tentative de lui substituer d'autres représentants.

Il faut rappeler ces vérités sans cesse occultées ou combattues par des parties, occidentales et arabes qui n'ont pas le courage de mettre ouvertement en cause la légalité internationale, mais dont toutes les actions visent à en saper les fondements au nom de la logique d'un Système occidental qui n'admet pas de concurrents.

Ce rappel  est nécessaire à la compréhension des significations de la succession des évènements qui ont accompagné l'entrée de la tragédie syrienne dans sa troisième année.

Le premier évènement d'importance réside dans la visite du président Obama en Israël. Obama Ier ayant consacré sa première visite à l'étranger après son élection pour aller au Caire  prononcer un discours d'ouverture à l'endroit du monde musulman; Obama second a  consacré sa première visite à Israël après sa réélection pour effacer publiquement tout ce qu'il a osé entreprendre au cour de son premier mandat : sa main tendue aux musulmans,  ses tentatives de geler la colonisation de la Cisjordanie, son audacieuse référence aux "frontières de 1967"… Tout a été gommé avec des sourires de carnassier. Manifestant son alignement inconditionnel sur les positions de l'État sioniste, il a demandé  l'inscription du Hezbollah sur la liste des organisations terroristes. Il a ensuite sorti son téléphone pour appeler le Premier ministre turc Erdogan et le mettre en communication avec Benyamin Netanyahu, le chef du gouvernement israélien, scellant de manière hollywoodienne la réconciliation de la Turquie — celle de l'Otan, non du peuple turc — avec Israël.

La démission du Premier ministre libanais, Najib Mikati, est la conséquence directe de la première décision dans la mesure où le Hezbollah qui faisait partie de son gouvernement. perd une partie de sa légitimité politique et doit se se préparer, avec le Liban, à un "saut dans l'inconnu".
La deuxième conséquence de la réactivation de l'axe Turquie-Israël réside dans la décision d'Abdullah Oçalan, le chef du parti kurde PKK, de déposer les armes. Elle a été suivie par une déclaration de guerre d'une fraction des Kurdes irakiens contre le gouvernement de Bagdad allié de l'Iran et de la Syrie.
Israël et les États-Unis espèrent ainsi que les Kurdes de Syrie se rallieront à leur tour à cette politique. Ils font miroiter aux Kurdes dans leur ensemble une nouvelle politique à leur égard qui soulage provisoirement la Turquie de l'écharde kurde et contribue à resserrer  l'étau autour de la Syrie. D'autant que, dans la foulée, la CIA a reconnu être en train de former en Jordanie plusieurs centaines de combattants syriens en vue de les préparer à une prise du pouvoir en Syrie.

Toujours lors de son déplacement en Israël, Obama a repris le mot d'ordre de la nécessité du départ préalable de Bachar al-Assad avant toute solution politique en Syrie tout en sachant que son Secrétaire d'État aux Affaires étrangères, John Kerry,  avait appelé l'opposition syrienne à négocier avec le président Assad (1). Ainsi, tandis que John Kerry paraît s'exprimer, le 12 mars, en conformité avec les  accord conclus avec la Russie, son président en personne le désavoue le 20 mars et prône une attitude totalement opposée à la sienne et à celle de la Russie!
Comment, dans ces conditions se fier à eux ?

Vous chercherez en vain, ou alors avec difficulté, la déclaration de John Kerry dans les médias occidentaux. Elle a été totalement occultée. Elle ne semble manifestement pas destinée  à l'opinion occidentale, mais procéder d'une tactique qui joue de la bonne foi de John Kerry pour laisser croire que son option reste malgré tout "sur la table". Ceux qui n'en veulent pas, c'est-à-dire les Français, les Britanniques et leur clientèle parmi les chefs d'États arabes sont invités à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour la faire échouer. Ce qui explique l'empressement subit des dirigeants de Paris et de Londres à vouloir armer l'"opposition" syrienne malgré l'embargo européen sur les armes et  l'opposition de Berlin aux tentatives de le lever (2). Pour ajouter encore à la confusion du paysage politique occidental, le même John Kerry a été dépêché de façon impromptue dans un voyage à Bagdad pour sommer les autorités irakiennes d'empêcher les armes iraniennes de parvenir en Syrie. Confrontées  à l'escalade de plus en plus meurtrière d'un terrorisme anti-chiite  supervisé par les services saoudiens, les autorités irakiennes savent que les menaces de Washington se traduiront en cas de refus par des violences plus grandes encore et finiront par réserver au pays le même sort que celui de la Syrie. Quoi qu'il en soit, cette première rafale d'initiatives vise ostensiblement à faire monter les enchères en mobilisant tous les voisins de la Syrie contre le régime de Damas, sans en omettre aucun. C'est une tentative d'encerclement en règle dont il faudra se souvenir lorsqu'il s'agira d'aborder ses conséquences au niveau des réactions de la Russie.

UN SOMMET DE L'OUTRECUIDANCE ET DU RIDICULE

C'est dans ce contexte qu'un sommet ordinaire de la Ligue arabe s'est ouvert le 24 mars à Doha, la capitale du Qatar. Tout le monde sait que la Ligue arabe ne représente rien et qu'elle n'a rien à son actif depuis sa création sur la base d'une initiative britannique. C'est un décorum et un espace où les divers dirigeants arabes pouvaient se surveiller et s'affronter et affirmer symboliquement leur appartenance à une même aire géopolitique et culturelle. Dans le fond, la Ligue arabe a cessé d'être légitime dès le moment où elle a réintégré l'Égypte en son sein malgré sa paix séparée avec Israël et en maintenant son siège au Caire, non loin de l'ambassade de l'État sioniste. Malgré cela, ses membres ont continué à maintenir cette façade de leur unité symbolique. La décision de suspendre provisoirement la Syrie de la Ligue, à l'initiative du Qatar, intervenue en novembre 2012, était entachée d'illégalité car un membre fondateur ne pouvait être suspendu selon la Charte. Mais à Qatar, le 6 mars, un pas supplémentaire a été franchi en décidant de confier le siège de la Syrie à l'opposition syrienne" , c'est-à-dire à la "Coalition de Doha" non élue par le peuple syrien et ne représentant que les ennemis de la Syrie. Cela , au moment où l'État syrien existe et est reconnu internationalement! Mais qu'à cela ne tienne, les Arabes de Doha passent outre la loi et le bon sens, exactement comme font leurs maîtres de Washington, Londres, Ankara et Tel-Aviv!

Auparavant, et sur l'injonction des États-Unis, la Coalition de Doha avait élu à Istanbul  un "gouvernement syrien provisoire en exil" dont la direction a été confié à un Kurde de nationalité étasunienne sorti comme un lapin du chapeau d'Obama. C'est un nommé Ghassan Hitto qui a quitté la Syrie pour fuir le service militaire et n'y a plus mis les pieds depuis trente ans. C'est lui, désormais, qui est son premier ministre "légitime",  "élu" par 35 voix sur 49 membres d'un conclave de représentants de la diaspora syrienne portés à bout de bras par Washington, Paris, Londres, Istanbul, Riyad et Doha qui ont désavoué ainsi le chef de la Coalition de Doha, Ahmed Moezz al-Khatib, coupable d'avoir pris John Kerry aux mots en se déclarant prêt à négocier avec Bachar al-Assad.
Le nommé Hitto, aussitôt "élu", s'était d'ailleurs empressé de rejeter toute idée de négociation avec le régime de Damas. Logiquement, Moezz al-Khatib a alors démissionné de son poste. Mais, malgré cela, il a été quand même forcé à occuper le siège de la Syrie lors de ce sommet du ridicule arabe à Doha, pour maintenir coûte que coûte une unité de façade à l'"opposition" et pour ne pas imposer aux téléspectateurs qui continuent de regarder Al-Jazira un représentant "légitime" de la Syrie qui n'a même pas la nationalité syrienne!
Évidemment, un tel cirque ne pouvait pas être cautionné par l'Algérie qui garde prudemment ses distances à l'égard d'une institution qui prône le renversement d'un gouvernement arabe légitime. L'Irak a formulé des réserves, n'étant pas en mesure d'aller jusqu'à l'affrontement frontal avec les maîtres actuels de la Ligue. Le Liban s'est réfugié derrière sa "neutralité". Pour ajouter encore à la confusion, il faut relever que parmi les États arabes supposés ne plus reconnaître que l'"opposition syrienne" comme représentant "légitime" de la Syrie, beaucoup conservent des relations diplomatiques avec Damas. Outre l'Algérie, l'Irak et le Liban, c'est le cas de la Jordanie, du Soudan, de l'Égypte, du Yémen, du sultanat d'Oman, du Yémen et de la Palestine.
En définitive il ne reste plus dans cette ligue arabe de véritables adversaires résolus de la Syrie en dehors de  l'Arabie saoudite, du Qatar, des Émirats arabes unis, de Bahrein, de la Somalie, de Djibouti, de la Libye, de la Mauritanie, du Maroc et de la Tunisie. Ce sont ces États qui sont concernés par la deuxième décision prise par le sommet de Doha appelant les participants à fournir des armes et tous les moyens en leur possession pour aider l'"opposition" syrienne. Les pétromonarchies fournissent déjà des armes et de l'argent et la Tunisie, la Libye et le Yémen envoient depuis longtemps en Syrie des combattants takfiristes à profusion.
À  quoi rime alors un tel sommet ?

Il s'efforce de donner un simulacre de légalité à des activités contraires à la légalité internationale, aux dispositions de l'ONU et aux Accords de Genève du 30 juin 2012. Un simulacre de "gouvernement syrien" né au forceps est proposé en lieu et place d'un gouvernement réel et légitime, sur la base d'une légalité arabe de pure forme qui contrevient fondamentalement à tous les usages, lois, chartes et coutumes aussi bien arabes qu'internationales! Voilà à quoi sont conduits certains États arabes pour justifier la poursuite de leur soutien à des groupes terroristes avérés en Syrie dont le plus important, comble du cynisme étasunien, est inscrit par Washington sur la liste des organisations terroristes : le Front al-Nossra. Dans ces conditions, la France et la Grande Bretagne n'ont même plus besoin de la levée de l'embargo européen sur les armes. Elles peuvent se contenter de vendre leurs armes aux autorités de Ryad et de Doha qui se chargeront de les convoyer en Syrie via la Turquie ou le Liban.

Un tel acharnement arabe renvoie en dernière analyse à la terreur que l'Iran — et l'axe qu'il forme avec le Hezbollah et la Syrie et qui peut être rejoint par l'Irak —, inspire aux monarchies du Golfe et à leurs protecteurs. Cette terreur tourne au cauchemar chez les Saoudiens à l'idée qu'ils ne puissent plus pouvoir compter sur le soutien des États-Unis pour terrasser l'Iran comme ils l'ont fait avec l'Irak. Et ils sont les seuls à croire encore aux rodomontades d'Israël et à ses menaces régulières d'un raid foudroyant sur l'Iran, alors que cette posture des dirigeants de Tel-Aviv ne sert qu'à pousser les Arabes dans les bras d'Israël! Mais cet État n'est pas en mesure de se lancer dans une telle aventure, à cause de ses risques bien sûr, mais aussi pour ne pas défier la Russie et  la Chine, deux membres permanents du Conseil de sécurité garants de la légitimité d'Israël et engagés à ce titre à défendre sa sécurité dans ses frontières reconnues. À la différence des Arabes de la Ligue de Doha, les Israéliens ne mettent pas leurs œufs dans un seul panier. Pour s'en convaincre, il suffit de voir avec quel soin Tel-Aviv s'emploie à nouer patiemment et méthodiquement des liens avec Moscou et Pékin, à tous les niveaux.

LES RIPOSTES SE METTENT EN PLACE

Le sérieux et la détermination de la politique de la Russie et de la Chine, est un point aveugle du regard occidental et, par conséquent, de celui des régimes arabes dont la survie dépend de l'Occident. C'est une réalité qu'ils ne veulent pas voir pour ne pas avoir à la reconnaître. Elle doit donc se développer et prendre de l'ampleur afin qu'elle puisse être visible par tous, bon gré mal gré.  Moscou et Pékin ont vu qu'il ne suffisait pas de rappeler aux Occidentaux et aux Arabes que toutes leurs initiatives, concernant la Syrie, contreviennent à la légalité internationale et mettent la paix mondiale en péril. Pour mettre l'Otan devant la gravité des risques qu'il avait pris avec sa décision d'installer des missiles Patriot aux frontières de la Turquie et de la Syrie, la Russie a du installer, pour la première fois hors de son territoire, des missiles Iskander en Syrie, servis par un personnel russe comme les Patriot le sont par un personnel allemand et hollandais. Les manœuvres de la flotte russe qui mouille désormais au large de la Syrie, visaient le même objectif. Mais, si le message a été sûrement bien reçu et compris par les militaires, il ne semble pas que les politiques aient suivi.
Leur réaction, comme on vient de la voir, a consisté dans l'armement de l'"opposition" et dans la radicalisation des positions des voisins immédiats de la Syrie avec un investissement encore plus grand des diplomates et des services spéciaux occidentaux, dans le but de faire imploser le pouvoir syrien de l'intérieur ou, à défaut, de le saigner jusqu'à son usure pendant le temps qu'il faudra.

Face à ces développements devenus tangibles après la réélection d'Obama, la Russie et la Chine se devaient de réagir.
Deux jours après la visite du président des États-Unis en Israël, Moscou a reçu la visite du nouveau chef de l'État chinois, Xi Jinping qui s'est prolongée du 22 au 24 mars, au cours de laquelle le dossier syrien a été évoqué. Le soutien de Pékin et de Moscou au pouvoir légitime de Damas réaffirmé. Mais, surtout, cette visite a été l'occasion de souligner la solidité des liens entre les deux puissances, leur renforcement aux niveaux économique et politique et l'élargissement de leur coopération militaire.
Chine et Russie coordonnent leurs politique sur la base de la stratégie chinoise qui consiste à concurrencer l'Occident sur son propre terrain et dans le cadre des institutions internationales qu'il a lui-même mises en place.

Deux jours après cette visite, les chefs d'États russe et chinois se sont retrouvés à Durban, en Afrique du Sud, pour un sommet du BRICS (26-27 mars) boudé par les Occidentaux pourtant invités comme observateurs.
À Durban, à l'occasion de ce sommet, comme à Téhéran lors du sommet des Non-Alignés, l'Europe et les États-Unis ont ostensiblement choisi d'ignorer les représentants de la  moitié de la population du globe; cela, alors que les décisions prises à Durban, ou seulement esquissées, sont appelées à mettre à mal les positions occidentales à tous les niveaux. Mais, auparavant, et au risque d'être long, il convient de redresser l'image déformée que, pour se rassurer sans doute, les médias occidentaux se font du BRICS, le groupe formé par le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud, qui a décidé de renforcer sa coordination politique afin d'intervenir de façon concertée sur les différents sujets soumis aux instances internationales.

UNE FORMATION À L'OPPOSÉ DE L'OCCIDENT

On raille, en Occident, ce groupement de puissances en mettant l'accent sur leurs différences liées à la géographie, l'histoire, la religion, les régimes politiques et, on n'ose pas toujours le souligner, aux différences ethniques. Cela veut dire que l'Occident ne conçoit pas qu'un pôle de puissances puisse être érigé sur autre chose que sur l'unité géographique, historique, religieuse, ethnique et politique… c'est-à-dire à son image. Que des puissances géographiquement  éloignées, dotées d'identités historiques, religieuses et politiques différentes et représentants des nations ethniquement variées, voilà qui défie une vision occidentale incapable de concevoir un monde multipolaire!
Que des civilisations, ou des cultures, puissent coexister en paix, s'équilibrer, se coordonner, trouver des compromis sur la base de la coopération semble inimaginable aux yeux d'un Occident qui promeut toutes les cultures, en dehors de la sienne, à ses musées qu'il a fort beaux et fort bien entretenus. Et pourtant, c'est ce monde esquissé par les BRICS qui repose sur tous les continents, représente à peu près toutes les civilisations, toutes les religions, toutes les couleurs de la peau. Ce monde esquissé par les BRICS est une révolution silencieuse et beaucoup, en Occident, commencent à le comprendre à l'appeler de leurs vœux pour les aider à sortir des impasses où l'Occident les a enfermés.

Cela dit, que s'est-il passé d'important à Durban ? Essentiellement deux choses. D'abord la volonté de ne pas laisser l'Afrique livrée aux prédateurs qui sont en train de la déchiqueter à belles dents, comme en République du Congo, en Libye, au mali, au Niger et ailleurs. Il faudra désormais compter avec les puissances du BRICS qui proposent aux Africains un autre modèle basé sur la coopération et le respect de leur souveraineté, mais aussi sur une offre économique plus avantageuse, un échange moins inégal, le tout accompagné de l'effacement de certaines dettes et d'une aide au développement. C'est tout le contraire des politiques occidentales lesquelles misent encore sur l'usage de la force, le chantage, les ingérences politiques et militaires et la corruption.

En Afrique donc, comme aux Nations Unies, les Occidentaux vont se trouver confrontés au choix de respecter la légalité internationale, en l'occurrence celle du marché, où d'essayer de la contourner. Mais comment ? Peuvent-ils transformer un continent en une autre Syrie? La question reste posée.

Le deuxième geste fort des BRIC à Durban a consisté à mettre sur la table le projet d'une banque commune qui serait, à leur échelle, une alternative au FMI et à la Banque mondiale qui sont dominés par le dollar et par les intérêts étasuniens et européens. L'avertissement est d'autant plus sérieux dans la mesure où il risque de mettre en difficulté les deux instruments occidentaux par excellence de domination des économies mondiales, particulièrement en Afrique et au Moyen-Orient. Que l'on songe seulement au rôle du FMI dans le soutien aux économies moribondes de la Tunisie et de l'Égypte, et même à celles des économies des États européens du sud et que l'on imagine qu'une banque du BRICS vienne proposer à tous ces pays son aide, sans contrepartie, avec même un effacement de leurs dettes! On comprendra alors l'ampleur du défi des BRICS. C'est la raison pour laquelle, le projet qui reste en discussion vaut surtout comme un avertissement et vise à ramener les Occidentaux à la raison.
Le message passera-t-il ? La question reste posée.

Enfin, à peine revenu de Durban, le 27 mars dernier, le président Vladimir Poutine a ordonné la tenue de manœuvres militaire à la flotte de la Mer Noire engageant 36 navires de débarquement et 7000 soldats qui devront être soumis à 500 km de marche forcée. Le chiffre de 7000 s'explique par le fait que les manœuvres avec plus de 7000 soldats doivent être annoncées à l'avance aux pays membres de l'Otan.
Que signifie cette décision et son caractère si brusque ?

Pour y répondre, il faut se reporter à la visite d'Obama en Israël et à ses conséquences qui impliquent davantage d'engagement de la Turquie dans l'étranglement de la Syrie et dans la politique visant à saigner ce pays de l'intérieur par un flot ininterrompu de combattants et d'armes. Ensuite, il faut regarder une carte de la région de la Mer Noire :


Où, sinon en Turquie, des troupes russes pourraient-elles débarquer ? Et à quoi correspondent ces 500 km sinon à la distance pour atteindre le nord de la Syrie? Cela veut dire deux choses. D'abord que la Turquie — et donc l'Otan — serait considérée comme un pays du champ de bataille si jamais le régime de Damas venait à être menacé, et que la Russie ne compte pas seulement sur sa flotte en Méditerranée pour défendre la Syrie, mais qu'elle est prête aussi à engager des moyens terrestres d'infanterie. Tout cela parce que les capitales occidentales ne veulent pas tenir compte de la position russe clamée sur tous les tons et à tous les niveaux : la Syrie de Bachar el-Assad ne doit pas tomber. La Russie fera le nécessaire pour cela. Poutine n'avait-il pas déclaré qu'il se battrait pour la Syrie "jusque dans les rues de Moscou"? Il aurait-il même dit récemment à Obama au téléphone, selon certaines sources, que la Syrie revêtait à ses yeux la même importante que Stalingrad lors de l'offensive allemande.

Obama, en Israël, a voulu placer la barre haute devant la Russie et la Russie lui a répondu.
Cela est-il suffisant pour que l'Occident consente à pendre Moscou au sérieux et à regarder la nouvelle réalité qui l'entoure, où va-t-il poursuivre sa fuite en avant?
La question reste posée.
——————————————————————————————————————
(1)  »We want to stop the killing. And they want to stop the killing. The world wants to stop the killing. And we want to be able to see Assad and the Syrian opposition come to the table for the creation of a transitional government according to the framework that was created in Geneva, the Geneva Protocol, which requires mutual consent on both sides to the formation of that transitional government. That’s what we’re pushing for. And to do that, you have to have President Assad change his calculation so he doesn’t believe he can shoot it out endlessly, but you also need a cooperative Syrian opposition to come to the table, too. We’re working on it, and we will continue to work on it.» (Extrait de la conférence de presse du 12 mars dernier de John Kerry. Texte officiel du Département d’État) 
(2)  « L'Iran et la Russie ne font qu'attendre un signal pour se mettre à exporter des armes (aux autorités syriennes) », a déclaré M.Merkel devant les journalistes à Bruxelles, le 15 mars.


23 mars 2013

L'ISLAM CONTRE L'ISLAM



Un attentat dans une mosquée  à Damas perpétré par un kamikaze, jeudi 21 mars, a tué l’imam de la Grande mosquée des Omeyyades, Cheikh Mohammad Saïd al-Bouti, — une grande figure savante de l’islam sunnite —, et une cinquantaine de fidèles. La presse occidentale officielle a semblé justifier cet acte en soulignant lourdement le soutien apporté par cet imam au pouvoir en place et en relayant l’ « opposition » qui a attribué l’attentat au… régime comme à l’accoutumée : "ce n'est pas moi, c'est lui". 
Le lendemain, vendredi, le président Bachar al-Assad, a promis de « nettoyer la Syrie des extrémistes ». Quelle est alors la surprise de voir la réponse venir, non des extrémistes menacés, mais de la porte-parole de la Maison Blanche, Victoria Nuland : Pour tenir sa promesse, a-t-elle déclaré, le président syrien « doit commencer par rompre avec le Hezbollah et les extrémistes iraniens qui le soutiennent, font la guerre à ses côtés et appuient son régime ».

Cela en dit long sur l’implication étasunienne et occidentale directe dans le bain de sang syrien aux côtés de criminels de la pire espèce. Cela en dit long également sur le raidissement extrême des positions autour de la Syrie, même si Mme Nuland n'a pas cité la Russie et la Chine en tant que soutiens du pouvoir syrien, ne pouvant pas sans doute courir le risque de les qualifier d'"extrémistes". L'attentat, cela est sûr, marque un nouveau degré dans l'escalade antisyrienne et conduit le journaliste syrien Naram Sarjoun à écrire un long article pour tirer les conclusions de l’assassinat du dignitaire syrien et pour exprimer à sa façon l'état d'esprit du président syrien quand il s'est engagé à "nettoyer la Syrie des extrémistes".

Il considère qu’une ligne de démarcation est définitivement établie entre les Syriens — les traitres avérés à leur patrie, d’un côté, et les patriotes restés fidèles; les tueurs armés de fatwas d’un côté et leurs victimes de toutes confessions. Il considère que depuis la destruction de l'Irak, les ennemis arabes de la Syrie n'ont aucune excuse, car ils savent parfaitement que la Syrie est promise à un sort irakien. Il estime qu’il n’y a plus de place à un quelconque dialogue avec eux. Mieux, la "justice devrait atteindre" les traitres et les tueurs ainsi que leurs sponsors pour mettre fin à leur impunité. De ce long article, un extrait résume bien l’état d’esprit général qui s’installe désormais en Syrie et tout autour, au Liban, en Jordanie, en Irak et, bien sûr en Turquie, où deux camps se mobilisent pour une bataille à mort : celle de l’islam contre l’islam.

EXTRAIT :



"Son sang [celui d’al-Bouti] entame l’écriture d’un nouveau chapitre prophétisé par de nombreux penseurs musulmans : celui [de l'affrontement] de l’islam contre l’islam, non celui des sunnites contre les chiites. 
Il y a l’islam des gens de Syrie.
Ils l’ont accueilli à son état primitif quand il est arrivé chez eux après la bataille du Yarmouk. Ils l’ont cultivé, lui ont enlevé les grossiers vêtements du désert que portaient ses premiers et simples combattants et l’ont paré d’un vêtement raffiné. Ils ont épluché ses fruits rudes pour arriver à la pulpe de la pensée mohammadienne révolutionnaire et pour la porter, tel un moteur de civilisation, sur leurs chevaux et leurs caravanes jusqu’en Afrique du Nord et en Andalousie, jusqu’aux Indes et en Chine.


Et il y a l’islam du désert. Il ne s’est pas défait de l’ignorance des gens qui enterraient vivantes leurs filles à leur naissance avant l’islam et qui continuent toujours à enterrer leurs femmes dans des abbayas et des burqas, à les maintenir prisonnières de lois leur interdisant de monter un dromadaire ou de conduire une voiture, et qui refusent encore de croire que l’islam est autre chose qu’une affaire de razzia et de butin. Leur islam est resté errant dans le désert et ils croient que le Prophète, sa famille et ses Compagnons sont également restés prisonniers du désert, alors qu’ils en sont sortis sans retour depuis que le Message a atteint les gens d’Irak et de Syrie.
[…]

Il ne reste plus entre eux et nous qu’une devise : « ou eux, ou nous », exactement pareille à celle-ci : « ou c’est Israël ou c’est la Palestine ». Il s’agit d’une dissociation psychologique absolue. Car ceux qui ont tué le cheikh Al-Bouti, qui y ont participé ou qui ont applaudi, ont dit leur dernier mot : ils veulent tuer tout ce qui se trouve sur leur chemin et ne voient pas d’autre alternative à notre soumission et à leur désir de nous tuer. Nous sommes devant la mort… ou la mort.
C’est tout."

Naram Sarjoun, Awqaat al-Chaam, 23 mars 2013

20 mars 2013

DOM JUAN, LE MARIAGE POUR TOUS ET LE CHOC DES CULTURES

Mythe européen par excellence, Dom Juan cristallise nombre de projections collectives. Le héros créé par Tirso de Molina, repris par Molière et qui a inspiré Mozart représente l’archétype du transgresseur, du séducteur, du conquérant qui incarne le Nouveau et bouscule l’Ancien. Il est l’homme occidental moderne par excellence. Éclairé par la raison, il démolit et arase la tradition. Il est à la fois un « révolutionnaire » et  l’avatar profane de Prométhée, le voleur du feu de la demeure des dieux. Dom Juan défie aussi les divinités (symbolisées par la statue du Commandeur) et finit en enfer. Dom Juan est inséparable de son valet qui lui rappelle constamment le bon sens commun et lui sert surtout de faire valoir.

Dans le mythe, c’est par la séduction des femmes que Dom Juan démolit les assises de l’ordre social qui maintient la femme prisonnière de sa famille, de sa classe et de la morale religieuse. Par la conquête du cœur féminin, il affaiblit de l'intérieur l’édifice social bâti sur la soumission aux règles. Chaque femme séduite et abandonnée est comme une pierre enlevée aux soubassements de l’édifice soutenu par une charpente de lois que Dom Juan se plaît à ruiner. Transgression, témérité, esprit de conquête et indifférence à l’égard de son sort, sont les traits caractéristiques de ce héros européen. Il est au cœur de l'inconscient collectif des peuples  qui ont bousculé les Aztèques et les Mayas, anéanti les "Indiens", défait l’Empire du Milieu et celui du Soleil Levant, ont fait mordre la poussière à l’Empire ottoman et tué Dieu.
À présent qu’il n’y a plus de places fortes à prendre, Dom Juan s’aperçoit que l’égalité, la liberté et la justice ne sont plus que des mots dont la réalité s’est perdue comme l’honneur de ses victimes séduites et abandonnées. Pour continuer à vivre, il lui faut de nouvelles conquêtes ! Mais où les trouver ?

Le terrain de joute préféré par Dom Juan étant le sexe, c’est là qu’il peut découvrir de nouvelles frontières à faire tomber. De la table rase qu’il fit de toute tradition, il en voit une encore debout : le mariage ! Bien mal en point il est vrai, et sur le point de devenir une coquille vide, mais qui continue de tenir bon comme institution jugée injuste, car reposant sur la différence sexuelle et la loi de l'union complémentaire des contraires. Pourquoi, nous dit le pâle fantôme de Dom Juan, l’union par les liens du mariage serait-elle réservée aux seuls couples hétérosexuels ? N'est-ce pas inégal et injuste ? Il faudrait l’ouvrir aussi aux homosexuels qui, s’ils ne peuvent procréer devraient au moins avoir le droit d’aspirer au statut de « parents » ! Ils devraient adopter, recourir à la gestation pour autrui (GPA) ou à la procréation médicalement assistée (PMA) !  Après tout, rien ne prouve qu’un enfant a besoin d’une mère et d’un père. Ce n’est qu’une affaire de mots. Les « parents » seront ce qu’ils seront en pratique. Remus et Romulus ont bien été allaités par une louve. Et Tarzan n’a-t-il pas grandi parmi les singes et les fauves ? Il n’y a pas de science exacte en la matière. La science est là pour donner un coup de pouce technique en bricolant avec le sperme et les ovules. La Loi devrait favoriser la location de ventres ou la fécondation de ventres stériles. Et si  la réalité fait de la résistance, il suffit de nommer les choses autrement, dire « couple » à la place de « paire » et remplacer les mots « mère » et « père » par celui de « parents » qui ne seront plus identifiés comme des procréateurs grâce au vote des "élus" de la nation!

Si Dom Juan ne recule devant rien, c’est parce qu’il est un mythe vivant dans l'inconscient collectif. Mais survivra-t-il à sa dernière « conquête » ? Tant qu’il défie et transgresse la morale en apportant en retour un peu plus de liberté, son mythe vivra. Mais si l’on venait à s’apercevoir que plutôt qu’un service rendu à la collectivité, c’est un coup mortel qu’il lui assène, son emprise sur elle cessera d’agir. Mais, pour l’instant, il semble que son emprise transcende même l’appartenance au catholicisme. Le mariage homosexuel est en effet autorisé dans des pays comme le Portugal et l’Espagne, et il est sur le point de faire la conquête de toute l’Europe où il est en passe de devenir un marqueur identitaire nouveau au même titre que l’Euro, l'endettement ou l’appartenance à l’Otan.

Il permet déjà de creuser un peu plus l'incompréhension entre le monde occidental et le reste du monde condamné à paraître inégalitaire et rétrograde comme l’ont laissé entendre les discours de François Hollande et de Barak Hussein Obama, à la tribune de l’Assemblée générale annuelle des Nations Unies quand ils ont appelé à élargir les droits de l’homme à ceux des homosexuels, lesquels ne sont plus désignés par leur spécificité, mais par leur « droit » à l’égalité avec les hétérosexuels.

VERS LE MEILLEUR DES MONDES OCCIDENTAL


Un pas est ainsi  franchi où le Dom Juan européen met au défi l’humanité entière en la sommant de balayer toutes les traditions susceptibles de faire de la résistance. Les orthodoxes et les musulmans n’ont qu’à bien se tenir, mais aussi les bouddhistes dont les temples sont  ornés de bas-reliefs scandaleux où il n’y a que des hommes accouplés à des femmes. Le taoïsme ou le shintoïsme sont aussi des croyances rétrogrades qui reposent sur la Tradition et tiennent les lois naturelles pour sacrées. Les Chinois, surtout, adoreront apprendre que l'Occident a décidé de décréter l'inanité du Yin et du Yang qui est à la base de leur sagesse plusieurs fois millénaire.


Ils devront s'arranger avec une seule couleur.

Les Chinois ne donnent pas de la voix comme la Russie dont le Parlement (Douma) a voté une loi contre le prosélytisme homosexuel auprès des mineurs et décidé l’interdiction de l’adoption d’enfants russes par des couples français après la légalisation en France du "mariage pour tous". Après la légalisation de ce "mariage"  aux États-Unis, une ONG russe a récidivé  en exigeant, ni plus ni moins,  la rétrocession de l’Alaska à la Russie pour y protéger la population orthodoxe des menaces qui pèsent désormais sur elle du fait de cette loi nouvelle.
Tout cela est certes symbolique et, pour cette raison même dangereux, car de nature à creuser un peu plus le fossé entre les cultures dans le sens du fameux « clash des civilisations » que d’aucuns appellent de leurs vœux.
Il permettra à l’Occident de dériver à son gré, cap sur Le Meilleur des mondes prophétisé par Aldoux Huxley où les bébés ne naîtront plus du ventre d’une « femelle vivipare », mais en laboratoire. Ils y seront conditionnés dès la fécondation de l’ovule par les habitudes de consommation de leur future classe sociale : Alpha, Béta, Delta, Gamma, Epsilon, mini-Epsilon. Ils grandiront dans un monde sans histoires, sans livres — à l'exception de Celui de Notre Ford —, sans passions, sans conflits, sans amour autre que physique, sans rien qui vienne perturber leur règne de maîtres ou leur statut d'esclaves ou leurs fonctions  de classes intermédiaires. Sans avoir connu ni père ni mère, ils n’en seront pas moins consommateurs de femmes aux corps "pneumatiques" comme des poupées gonflables.

Dans un tel monde, il n’y aura plus de place pour Dom Juan, ni pour aucun mythe ni  rien qui puisse évoquer une relation avec quelque chose qui s'appelle la vie. La vie dans ce monde n'est pas désirable car elle est synonyme de souffrances, de peines, de maladies, d'inégalités, d'injustices, bref, de tout ce qui inspire les artistes et dont parlent les livres désormais interdits.
Vaincre la vie pour la réduire à un pur simulacre; aucune civilisation humaine n'a rivalisé à ce point avec la Mort.
Et la mort commence avec celle du sens,  quand rien n'a plus de sens.

17 mars 2013

PARIS, LONDRES ET LE NŒUD SYRIEN

L'issue attendue de la bataille de Syrie allant contre leurs attentes, les dirigeants britanniques et français ont fait état de leur intention de fournir des armes aux « rebelles » syriens en dépit de l’embargo européen sur les armes à destination de la Syrie. L’objectif est de tenter de peser sur l’équilibre des forces sur le terrain pour mettre en difficulté l’armée arabe syrienne.

Lors d’une conférence de presse donnée à Londres en présence du Premier ministre britannique David Cameron, le ministre russe des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, a qualifié cette décision, si elle devait être appliquée, de "violation de la légalité internationale". Ce qui est une façon de rappeler que cette légalité est du côté de l’État syrien et de ses alliés. De son côté, la chancelière allemande, Angela Merkel, s'est déclarée opposée à l’initiative unilatérale franco-britannique qui encouragerait la Russie et l’Iran à fournir à la Syrie plus d’armes encore. Du recoupement de ces deux prises de position, il ressort clairement que la décision de Paris et Londres n'est pas en mesure de changer les rapports de forces sur le terrain dans le sens espéré, mais de prolonger tout au plus le conflit.
Pourquoi une telle posture ?

Il y a bien sûr l’aspect purement militaire consistant à profiter de la guerre pour expérimenter divers types d’armes tout en mettant à l’épreuve l’armement adverse. Il y a sans doute aussi le fait que ces armes seraient payées par le Qatar et l’Arabie saoudite. Mais ces deux considérations terre-à-terre ne peuvent pas suffire à elles seules à justifier une attitude qui défie tout à la fois la Russie, l’Allemagne et la majorité des États européens. Une fois de plus, il semblerait que les deux puissances maritimes majeures de l'Europe s'opposent aux puissances européennes continentales au moment où ces dernières s'ouvrent de plus en plus à la Russie et sont attirées en ces temps de crise par les perspectives prometteuses d'un marché eurasiatique.

La nécessité de ne pas décourager l’opposition formée par une brochette d'opposants  syriens en exil et de ne pas refroidir les ardeurs de leurs parrains arabes ligués contre la Syrie, n’est pas non plus à négliger. Mais la décision de Paris et Londres revient à les mettre dans le camps de ces Arabes et de ces Syriens qu'elles ont choisis, ainsi qu'avec la Turquie qui seront les grands perdants de la bataille de Syrie.
Car ce seront la Russie et les États-Unis qui tireront les marrons du feu, et tous les belligérants seront obligés de se ranger dans un camp ou dans l'autre, France et Angleterre comprises.

Pour mesurer l’ampleur du choc psychologique que cela suppose, il faut se reporter un peu moins d’un siècle en arrière, quand Britanniques et Français s’apprêtaient à se partager seuls cette zone du Proche-Orient et se rappeler l’état d’esprit qui était le leur. Ils sortaient victorieux d’une guerre contre leur ennemi commun, l’Allemagne — toujours redoutée — et étaient pleins de bonnes intentions à l’égard de la Russie tsariste qu’ils voyaient reconquérir Constantinople, la capitale de Byzance devenue Istanbul.
***

Les accords secrets qui furent conclus entre la Grande-Bretagne et la France en vue du partage des dépouilles de l’Empire ottoman, furent signés le 16 mai 1916 par Mark Sykes et François Georges-Picot et révélés en janvier 1918 après la révolution bolchevique de 1917. Mais le sujet du dépècement de l’Empire ottoman par les Anglais et les Français était loin d’être un secret et ses grandes lignes étaient connues avant la révolution russe puisqu’on pouvait lire dans la préface d’un livre intitulé « La France et la Syrie »*, datée du 7 décembre 1916 ce qui suit :

« Nos droits s'adressent  à la  Syrie tout entière, c’est-à-dire aux pays  qui s'étendent du Taurus aux frontières égyptiennes,  de la  Méditerranée à la Mésopotamie et qui, pour employer les expressions administratives ottomanes,  comportent les vilayets de Beyrouth, de Damas, d'Alep, d'Adana,  de Mossoul et les moutessarifats du Liban,  de Zor et  de Jérusalem. Ainsi délimitée, la  Syrie ne pourrait peut-être, au point  de vue  de l'intérêt, se comparer aux domaines qui semblent devoir revenir à nos alliés.»

« Constantinople, le Bosphore et les  Dardanelles à la Russie, c'est l'empire des Tsars abordant enfin la Méditerranée et  doublant de ce fait sa puissance militaire et  commerciale ; c'est la Mer  Noire devenant un lac moscovite; c'est la question d'Orient résolue en faveur de Petrograd ; c'est le grand rêve enfin réalisé, et cela sans préjudice  de vastes acquisitions en Asie Mineure.»

«L'Irak-Arabie et la Mésopotamie orientale à l'Angleterre, c'est la pénétration — pacifique, sans doute, mais irrésistible —  de la puissance britannique en Perse; c'est Mascate, ce sont les  imamats d'Oman et d'El-Hasa rattachés  plus étroitement encore au Royaume-Uni et  confondant désormais leur destinée avec la sienne; c'est le Golfe  Persique devenant en réalité un golfe anglais; c’est le merveilleux  empire de Chaldée devenu colonie anglaise avec Bagdad et Bassorah comme capitales ; et c’est comme au  temps des splendeurs  de Babylone, le Tigre et l’Euphrate arrosant, par d’innombrables canaux, les terres les  plus fertiles du monde, pour le plus grand profit  de nos prévoyants amis  qui s'étaient déjà, dès le début de l'aventure turque, attribué en toute propriété, sans doute avec notre bienveillante approbation, l'Égypte et l'opulente île  de Chypre.»

Quand ces visées sur l’Orient furent révélées que firent les Britanniques ? Le communiqué du gouvernement en date 16 février 1918 ne mentionne pas les appétits coloniaux du Royaume-Uni et de la France, mais le noble « principe » de « libération des Nations opprimées » dans lequel il était enrobé :

« Le gouvernement de sa Majesté et ses alliés n’ont pas abandonné leur politique qui consiste à apporter leur concours le plus entier à tous les mouvements qui luttent pour la libération des Nations opprimées. En vertu de ce principe, ils sont plus que jamais résolus à soutenir les peuples arabes dans leur effort pour instaurer un Monde arabe dans lequel la loi remplacera l’arbitraire ottoman et où l’unité prévaudra sur les rivalités artificiellement provoquées par des administrations turques. »

On pourrait actualiser ce communiqué en changeant quatre termes pour retrouver l’équivalent de l’attitude actuelle des gouvernements socialistes de Paris et Londres : « Le gouvernement de sa Majesté et ses alliés français n’ont pas abandonné leur politique qui consiste à apporter leur concours le plus entier à tous les révolutionnaires qui luttent pour la libération de la Syrie opprimée. En vertu de ce principe, ils sont plus que jamais résolus à soutenir les peuples arabes dans leur effort pour instaurer un monde arabe dans lequel la loi remplacera l’arbitraire et où l’unité islamique prévaudra sur les rivalités artificiellement provoquées par des administrations laïques. »


Le plus surprenant dans cette histoire est la comparaison entre la situation de départ, en 1916-18, et la situation actuelle. Au départ, par haine des Ottomans, les Anglais et les Français étaient prêts à voir la Russie tsariste occuper le détroit des Dardanelles et l'islam bouté hors du continent européen. À l'arrivée, ils sont en train de fournir un soutien politique et militaire quasi-illimité aux forces islamistes les plus rétrogrades pour qu'elles puissent se rendre maîtresses de cette position stratégique. Pour comprendre un tel renversement, il faut admettre que pour Paris et Londres, mieux vaut un ennemi qu'ils savent manœuvrer et combattre, plutôt que d'avoir affaire à deux puissances, la Russie et les États-Unis, qui les ont déjà évincées du Proche-Orient après leur commune expédition de Suez, de 1956.

————————
*La Syrie et la France par Dr. C. et Paul Rœderer. Préface de M. Pierre-Alype.
Berger-Levrault, Libraires-éditeurs, Paris et Nancy, 1917.


7 mars 2013

MONDE ARABE : L'EXPLICATION PAR LES JOUEURS (5 ET FIN)

LA RUSSIE ET LES HORS-LA-LOI


Les dirigeants de la Fédération russe se trouvent dans une situation inédite.
Ils soutiennent le gouvernement et l'État syrien. C'est un soutien est multiforme, mais l'essentiel réside dans la fourniture d'armes et de munitions aux forces armées arabes syriennes pour leur permettre de défendre le pays et son peuple. La position russe et chinoise ne peut tenir que tant que tiendra le gouvernement légitime syrien. Ce qui, en définitive, fait tout reposer sur les épaules de Bachar al-Assad qui incarne symboliquement la Syrie légitime.

En face des dirigeants russes se trouve une alliance de plus de cent pays groupés sous la marque cynique des "Amis de la Syrie". Son but est de changer le régime syrien et de balayer de ce fait les effet du double véto de la Russie et de la Chine.
Cette coalition fournit les armes, l'argent,  l'encadrement et  la logistique à des combattants issus de 29 nationalités différentes —selon un rapport de l'ONU— dans le but  de détruire  les infrastructures du pays, d'affaiblir son armée et son État et de soumettre ce dernier à la volonté des États-Unis, d'Israël et de leurs laquais arabes.

Il y a deux camps.
De quel côté se trouve le droit ?

Si l'on se réfère à la Charte des Nations-Unies, le droit se trouve du côté de la Russie, de la Syrie et des puissances qui appuient la politique du gouvernement syrien : la Chine, l'Inde, l'Iran, le Brésil, l'Afrique du Sud en particulier.

Le camp adverse serait donc hors-la-loi.
Il invoque tous les prétextes possibles : la démocratie, les droits de l'homme, le droit de protéger, la révolution, le printemps, le soleil et la lune, mais jamais le droit international. C'est-à-dire que la Russie a en face d'elle des puissances déterminées à saper les fondements mêmes de  l'ordre international. En usant de leur véto au Conseil de sécurité de l'ONU, Russes et Chinois empêchent les États-Unis d'être les seul habilités à user d'un tel droit! Ils empêchent donc les Occidentaux d'avoir le dernier mot. Ils fragilisent la position d'une centaine de régimes dans le monde fortement liés aux Occidentaux et que l'on retrouve tous enrôlés sous la bannière cynique des "Amis de la Syrie". Comme par hasard, il est toujours très difficile d'obtenir les listes complètes de ces pays quand ils se réunissent à Paris, Tunis, Istanbul, Rabat, Doha ou Rome, tant ces listes sont parlantes. Elles appellent, selon l'expression tunisienne, "papa maman"!

Telle est la situation.
Elle se complique par le fait que tous ces pays aux intérêts chevillés avec ceux de l'Empire étasunien. Cela est particulièrement très clair pour l'ensemble des régimes établis dans le monde arabe, hormis celui de l'Algérie, de l'Irak et du Liban. Ces régimes fondés par les Occidentaux ne souhaitent pas que les États-Unis puissent trouver un accommodement avec la Fédération de Russie sur le dossier syrien qui passerait par la reconduction du droit international comme seul moyen de réguler  les rapports de forces mondiaux, comme  pratiqué tout au long de la Guerre froide. Pour les pays arabes réunis dans une ligue grotesque vendue aux pétrodollars et honteusement dirigée par un pays signataire d'une paix séparée avec Israël, cela aboutirait à conforter l'Iran comme puissance régionale de premier plan et cette perspective leur est absolument insupportable. C'est ce que le nouveau Secrétaire d'État aux Affaires étrangères des États-Unis, John Kerry a entendu lors de sa récente tournée dans les pays du Golfe et en Égypte.  Ces régimes jusqu'au-boutistes se battent désormais en Syrie pour leur propre survie, et les Occidentaux doivent  continuer à miser sur l'islamisme radical, que cela leur plaise ou non. Aucun autre choix n'est possible. Et John Kerry a été forcé de s'aligner sur cette position en annonçant la volonté de son pays et de ses alliés à continuer à armer les "rebelles" et en ressortant son delenda est Damascus, sous la forme du refrain bien connu : "Assad doit partir".

Ce faisant, les États-Unis ont signifié à la Russie qu'ils ne sont plus du tout un partenaire crédible.
En d'autres mots : c'est la guerre.

Une information récente fait état de la décision de l'état-major de l'armée russe de procéder à la création de "forces spéciales". Elle semble prendre acte du fait que la troisième guerre mondiale est bel et bien engagée en Syrie et commence à faire tache d'huile du Liban jusqu'en Irak où le Hezbollah irakien annonce une armée forte d'un million d'hommes.
La majeure partie des protagonistes de cette troisième guerre mondiales sont des États nucléaires (États-Unis, Grande Bretagne, France) qui s'y engageant par le biais de leurs forces spéciales. Elles ont justement pour caractéristiques de ne pas être soumises aux lois. Elles peuvent agir sans qu'il y ait un état de guerre déclaré. Elles sont semblables aux armées mercenaires du type Blackwater ou à la Légion étrangère française. C'est la guérilla, mais inversée, car adaptée et conduite par le fort contre le faible.
La décision russe laisse augurer une guerre de longue durée dans laquelle la Fédération de Russie engagera rapidement à son tour ses propres "forces spéciales" pour contrer celles de l'Otan et d'Israël.
Il s'agira désormais d'empêcher coûte que coûte le pouvoir de Bachar al-Assad de tomber.

Alors que tous les protagonistes entonnent le refrain selon lequel il ne peut pas y avoir de solution militaire de la crise syrienne, tout le monde agit comme s'il croyait en réalité au postulat inverse.
Il n'y aura de solution que militaire.
Il faut un vainqueur et un vaincu.
Il n'y a pas de compromis possible.

La troisième guerre mondiale sera une guerre honteuse car personne dans le camp des agresseurs ne veut en assumer la responsabilité. Dans le camp d'en face, le seul à pouvoir assumer une telle responsabilité est le gouvernement syrien. La Russie ne peut pas le faire ouvertement, car ce serait offrir au camp occidental ce qu'il désire le plus : un ennemi. Elle est donc conduite à calquer son comportement sur celui des puissances du camp adverse. L'autre aspect honteux réside dans le soutien multiforme des Européens, ces vertueux démocrates, à des légions fascistes d'assassins payés par l'Arabie saoudite et par le Qatar, pays coupeurs de têtes, aux prisons regorgeant de prisonniers politiques. Cette alliance honteuse a l'initiative, plus d'une corde à son arc et plus d'un tour dans son sac comme tous ceux qui, jouant leur va tout, se placent en dehors de la loi.

Mais, à un moment donné, ce seront les intérêts des puissances locales directes qui forceront le destin.

Cela peut venir d'Israël, avec une offensive sur la Syrie, le Liban ou l'Iran, qui embraserait toute la région.

Cela peut venir d'al-Qaïda ou d'al-Nosra ou de n'importe quelle organisation appartenant à cette nébuleuse d'origine saoudo-étasunienne en train de s'implanter au Liban.
Agissant en électron libre, ou commanditée par Riyad, elle consisterait à s'en prendre directement au Hezbollah libanais, et donc à l'Iran.
La formation de Hassan Nasrallah, préparée pour une guerre contre l'État sioniste, ne ferait qu'une bouchée de ses adversaires. Mais cela donnerait prétexte aux forces de l'Otan d'intervenir au Liban pour protéger ses minorités d'une "hégémonie chiite". Le Hezbollah se trouverait alors confronté à l'Otan et notamment à la Turquie. Pour éviter un tel cas de figure, la formation de Hassan Nasrallah réagirait à la première provocation des salafistes libanais en portant directement la guerre en Israël, comme elle en a les moyens. Ce faisant, elle aurait toute l'opinion arabe derrière elle. La guerre gagnerait rapidement  la Syrie, la Turquie, l'Iran, l'Irak et se propagerait probablement dans les pays du Golfe et provoquerait de nombreuses secousses dans le reste du monde arabe.
Ce qui rendrait nécessaire un accord entre les États-Unis, la Russie et la Chine pour la pacification, non plus de la seule situation syrienne, mais de toute la région. Un tel accord ne peut se réaliser que sur la base du droit international et impliquerait la résolution de l'affaire palestinienne sur cette base, ainsi que la dénucléarisation de tout le Moyen-Orient. Échouer serait confier à une guerre mondiale ouverte le soin de départager les camps et d'accoucher d'un nouvel ordre mondial. Mais ce serait courir le risque d'un hiver nucléaire qui succéderait définitivement à tous les "printemps".

Fin


3 mars 2013

MONDE ARABE : L'EXPLICATION PAR LES JOUEURS (4)

LE DÉFI IRANIEN


L'axe de la résistance qui s'étend depuis le Liban en  Méditerranée orientale jusqu'en Iran sur le Golfe arabo-persique, se déploie dans une continuité géographique qui recouvre la plus riche accumulation d'histoire humaine; berceau de découvertes aussi essentielles que  l'agriculture, l'irrigation, la navigation, l'écriture, le calcul et l'algèbre, la ville et …Dieu.

Aujourd'hui encore, la dimension spirituelle, point aveugle du regard occidental sur cette partie du monde, est essentielle à la compréhension de la dynamique historique qui y est à l'œuvre. La rage de détruire des armées de l'Otan — et de leurs mercenaires locaux aux noirs drapeaux —, n'épargne d'ailleurs pas le patrimoine archéologique. Cette rage n'a d'égale que l'impuissance à toucher l'esprit, ne serait-ce que pour l'impressionner. Sans l'esprit, cette force intérieure qui contrebalance la force brute, comment les Palestiniens auraient-ils pu résister sur près d'un siècle d'oppression au dépècement de leur patrie, à leur dépossession et à leurs innombrables malheurs ? Sans lui, comment l'Iran aurait-il pu se reconstruire en comptant seulement sur lui-même après avoir été entièrement dévasté et saigné à blanc ? 

Quand le président syrien Bachar al-Assad  a eu ces mots : "Souriya, Allah ha'miha" (La Syrie, Dieu la protège), il en avait laissé plus d'un perplexe parmi les marionnettistes de la terreur qui prennent son pays d'assaut et se repaissent du sang de son peuple. Ce Dieu qui la protège et lui donne le courage de résister, c'est le Dieu unificateur de l'humanité entière sans distinction aucune dont l'idée est née en Syrie. Cette expression  affirmative — c'est Dieu qui protège la Syrie — n'est pas une prière et le président syrien ne s'est pas posé en suppliant. Elle est autant une manifestation d'humilité que d' assurance et paraîtrait prétentieuse et arrogante prononcée par quelqu'un d'autre. 
C'est un acte de foi.

La même confiance tranquille irradie de la personne de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah. Elle aussi explique la douceur derrière la détermination indéfectible avec laquelle les dirigeants iraniens bravent et lèvent les obstacles mis devant leur chemin.

L'aspect spirituel n'est pas confondu ici avec l'orientation idéologique et il ne porte pas sur la relation avec le métaphysique mais seulement avec l'histoire dans laquelle le phénomène spirituel  revêt une fonction bien précise et joue un rôle tout à fait particulier. Il faut se référer par exemple à son action comme premier agent unificateur de l'Europe sous l'étendard de la chrétienté et, pour comprendre son importance actuelle au Moyen-Orient, il convient de comparer son action contre l'État sioniste et les puissances qui le soutiennent avec la Reconquista espagnole contre le royaume andalou.
Quant à sa fonction, elle se résume dans sa capacité reconnue de soulever les montagnes.

Ces précisions faites, il devient plus facile de comprendre à quel point la révolution islamique en Iran est  bien  le fil directeur véritable de tous les événements qui affectent la scène arabe, islamique et mondiale et dont le "printemps arabe" n'est qu'une dernière tentative venant après beaucoup d'autres pour essayer de la contrer et de contenir ses retombées.
  
1 —  la guerre.
Elle a consisté à chercher à étouffer dans l'œuf la révolution iranienne en utilisant  les acteurs arabes, israélien et occidentaux. L'Irak a apporté son armée, les autres ont fourni des armes — y compris chimiques — des renseignements et les dollars. Le scandale de l'Irangate a dévoilé à son époque l'étendue de la collision des intérêts saoudiens, israéliens et étasuniens autour de cette agression irakienne qui a dépassé en horreurs et en durée celles de la Première guerre mondiale.
Tout cela pour aboutir à un résultat strictement inverse. 

2 —  l'unilatéralisme occidental.
C'est celui qui a accompagné la grande illusion qui fit croire que l'effondrement de l'URSS, allait un avenir dominé par les Occidentaux et  leurs alliés.
Ce climat particulier a conduit les dirigeants arabes  à renoncer à la stratégie qui consistait à ne rien céder d'essentiel pour tout ce qui a trait à la cause palestinienne. La disparition de l'équilibre entre l'Est et l'Ouest les a placés face à un interlocuteur unique totalement aligné sur Israël. Comment pouvaient-ils  contraindre l'Occident qui s'estimait vainqueur de l'Union soviétique, à lâcher du lest sur l'affaire palestinienne ?
Ce fut la période où les États-Unis ont cessé de jouer leur prétendu rôle d'"honnêtes courtiers" entre Tel-Aviv et les capitales arabes. Ces dernières ont été invitées à faire davantage de concessions et de reculs. Elles ont été exposées à plus de pressions et de chantages pour accepter plus de bases militaires et pour acheter plus d'armes aussi coûteuses qu'inutiles.

Le petit Qatar était une proie facile. Avec sa très faible population d'autochtones, son pouvoir n'a pas de base politique. Il évoque plutôt à celui d'une bande de gangsters unis autour du chef qui détient la clé du coffre. C'est un pays qu'aucun État arabe ne pouvait prendre au sérieux, à commencer par ses voisins et nul ne pouvait imaginer à quel point il pouvait être malfaisant.Ce simulacre d'État était en effet un outil idéal pour les États-Unis et Israël qui eurent l'idée géniale d'y installer une chaîne de télévision par satellite destinée au lavage de cerveau des populations arabes. L'idée du lancement d' Al-Jazeera ne pouvait venir que de milieux occidentaux convaincus de l'avènement de la "fin de l'Histoire" et de l'inéluctable développement de la démocratie, du libéralisme et de nouveaux  marchés.

Les régimes du Moyen-Orient et du Maghreb pouvaient paraître — malgré leur souplesse d'échine — fossilisés et dépassés. Aux yeux de leurs protecteurs, ils sont devenus des obstacles après avoir été des soutiens. La meilleure façon de scier les branches sur lesquelles ils étaient assis avait consisté à ruiner leur légitimité en s'adressant directement à leurs peuples par le canal de la chaîne qatariote. C'était, rappelons-le, l'époque des "révolutions colorées" d'Ukraine et de Géorgie où il s'agissait d'utiliser les sentiments et le ras-le-bol populaires pour renverser les derniers régimes de l'époque soviétique. Cela explique le succès rencontré à ses débuts par la chaîne satellitaire du Qatar dans un monde arabe verrouillé par les médias de l'État. Elle répondait  à une attente et était accueillie par un public reconnaissant. Profitant de cette légitimité, elle pouvait plus facilement  répandre l'idéologie politique des Frères musulmans,— confiée aux soins du cheikh égyptien Al-Qaradawi — tout en alimentant le mythe d'Al-Qaïda. La chaîne avait l'exclusivité des communiqués et des vidéos que lui envoyait l'organisation djihadiste : Al-Jazeera les diffusait et la CIA les authentifiait et les accréditait. Le monde entier était obligé de se fier à ces deux sources Ô combien douteuse! Et c'est bien ainsi que cela se passait.

Comment ne pas reconnaître avec le recul et à travers  les événements de Syrie, que l'objectif principal de cette chaîne consistait à coaliser les forces politiques des Frères musulmans avec les bras armés de la nébuleuse d'Al-Qaïda pour les préparer à prendre d'assaut le bastion de la résistance arabe face à Israël ? Il fallait manipuler l'opinion arabe pour obtenir son consentement à quelque chose d'aussi énorme qu'un "jihad" contre la Syrie, non contre Israël ! Il fallait que le bastion syrien fut enlevé au nom de l'islam, non au nom de la Palestine. Il s'agissait d'une opération de détournement de l'opinion publique arabe pour l'amener à s'unir autour de l'islamisme contre l'Iran et faire apparaître ce pays comme un obstacle à une révolution arabe modérée, bénie par les régimes sunnites et par leurs protecteurs.

Agir sur l'opinion à travers les médias pour la neutraliser en y semant la confusion et le trouble faute de la séduire ou de la convaincre, est une spécialité israélienne. Et Al-Jazeera, avec l'aide notamment de l'"Association des ulémas musulmans" de Qaradawi et de Ghannouchi était dans la même longueur d'onde qu'Israël en accréditant l'idée que l'Iran représentait pour les Arabes un danger plus grand que l'État sioniste. L'hostilité à son endroit  reposait dès le départ sur une vision idéologique —le chiisme triomphant est une menace pour le sunnisme—, non sur une approche politique : l'Iran est un renfort précieux pour les Arabes dans leur combat pour la cause palestinienne.

Cette stratégie s'était  imposée lorsque Israël, les États-Unis et leurs alliés arabes s'étaient rendus compte que la popularité de la révolution islamique était telle dans l'opinion du Moyen-Orient et du Maghreb, qu'elle rendait impossible toute guerre contre l'Iran. Une telle option pouvait même se retourner contre ses auteurs, entraîner des révoltes populaires et peut-être même le renversement des régimes arabes alliés d'Israël.

3 — la "crise" du nucléaire
Sans revenir à l'historique de ce dossier qui remonte à l'époque du chah, il est symptomatique du double jeu de l'Occident et de son effet boomerang. À l'inverse, il souligne la rationalité de la démarche iranienne qui consiste à retourner les arguments occidentaux contre leurs auteurs. Jusqu'à preuve du contraire, l'Iran n'enfreint aucune loi internationale. Elle inscrit sa politique nucléaire dans un but pacifique, dans  le cadre et sous la surveillance de l'AIEA et n'a jamais fait la guerre, sauf en état de légitime défense, ni menacé ses voisins. C'est tout le contraire, point par point, à la démarche israélienne soutenue aveuglement par les Occidentaux. La contradiction est tellement criante que ce dossier du nucléaire a ajouté à la popularité de la République islamique tant au niveau interne qu'à celui de toute la région. Téhéran mène cette partie d'échecs seule contre 5+1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, plus l'Allemagne). La partie dure depuis dix ans au cours desquels l'Iran n'a fait qu'avancer ses pions et les autres reculer. Le joueur iranien dispose en effet d'une imparable botte secrète : "si vous voulez m'empêcher d'acquérir la bombe que vous me soupçonnez de vouloir fabriquer, désarmez Israël comme d'ailleurs vos alliés arabes le demandent".

4 — trains de sanctions
Étant incapables de dominer cette partie, les 5+1 en vinrent à être réduits à s'en prendre au joueur adverse. La Russie et la Chine, contraints par leur statut de membres permanents du Conseil de sécurité ont été obligés de suivre partiellement cette politique qui consiste à ruiner l'Iran et à amener son peuple au bord de la famine. Mais comme ils contestent certaines sanctions et font tout pour atténuer les autres, la situation est devenue intenable et l'on s'interroge  désormais sur la pertinence de cette politique qui a conduit l'Iran à devenir de plus en plus auto-suffisant, puissant et populaire.

5 — la guerre secrète
Elle a pris la forme des attaques contre les réseaux informatiques iraniens pour saboter les installations nucléaires et les assassinats de savants liés au nucléaire. Il semble que là aussi, ces attaques n'ont fait qu'aider les Iraniens à mieux protéger leurs installations et leurs savants. Cette politique occidentale de la "cyber guerre" semble s'être retournée contre ses auteurs à en juger d'après les alertes du Pentagone lui-même et des banques étasuniennes dont les systèmes informatiques ont reçus maintes "visites" inamicales.

6 — la "révolution verte" ou " twitter"
Déclenchée à la faveur des élections présidentielles de 2009, elle a obéi au schéma des révolutions colorées en Géorgie et en Ukraine pilotées depuis le Département d'État étasunien. Avant l'annonce officielle des résultats, le candidat dont on sait qu'il a été battu est contacté par téléphone pour lui dire, "de source bien informée", qu'il est le gagnant et que l'on s'apprête à manipuler les résultats pour l'éliminer de la course. Ses partisans se mobilisent alors et, grâce aux réseaux sociaux, leurs manifestations relayées par internet prennent une ampleur nationale et internationale telle qu'elle finit par accréditer l'idée de quelque chose de massif. Mais quoi ? Une "fraude" pardi! Ajoutez à cela une victime, une jeune femme de préférence, abattue devant l'objectif d'une caméra et l'émotion est à son comble. C'est ce qui s'était passé. Et cela n'a pas marché. Lors de sa comparution devant le Sénat, Chuck Hagel, le nouveau chef du Pentagone, a reconnu le 31 janvier dernier que "l'Iran a un gouvernement légitime, que cela nous plaise ou non".  

7 — la politique du "chien enragé"
C'est la politique que Moshé Dayan conseillait à Israël de pratiquer avec constance. Elle a consisté, pour Israël, à ameuter le monde entier contre un État qui, prétendait-il, menaçait de le  "rayer de la carte", en s'appuyant sur la phrase d'un discours du président Ahmadinejad sciemment mal traduite comme cela est maintenant  admis. Il n'empêche que, pendant des années, Tel-Aviv a entonné le chant de guerre contre Téhéran entrainant dans sa danse hystérique des capitales comme Paris et Londres, Riyad et Washington. "Toutes les options étaient sur la table", la formule  de la Maison Blanche, était devenue purement  rhétorique. Sur le caractère opératoire de ces "options", personne ne se hasardait vraiment à se poser des questions . En tout cas, pour la première fois de son histoire Israël ne pouvait plus n'en faire qu'à sa tête; l'Iran ayant averti que toute attaque contre ses sites entraîneraient une riposte contre les bases et les intérêts pétroliers des États-Unis dans toute la région du Moyen-Orient et de l'Asie mineure. Les manœuvres répétées de son armée visaient à montrer sa capacité à passer de la parole aux actes. Ce qui n'empêche pas les Israéliens de continuer par tous les moyens à chercher d'entraîner les États-Unis dans une expédition désastreuse contre l'Iran.

8 — le "printemps arabe"
Au vu de tout ce qui précède, le phénomène du "printemps arabe" apparaît dans toute sa complexité comme étant aussi la conséquence logique des échecs de toutes ces tentatives de contrer la montée en puissance de l'Iran. Il est autant le résultat de l'action combinée des régimes arabes que le "printemps" a épargnés que celui des calculs de leurs alliés occidentaux. Ces derniers ont donné le coup de pouce nécessaire pour permettre aux forces politiques promues par Al-Jazeera d'arriver au pouvoir en Tunisie et en Égypte, comme ils ont utilisé la chaîne qatariote pour monter de toutes pièces une "révolution" en Libye, réalisée par l'Otan. 

L'essentiel étant de libérer un potentiel révolutionnaire pour l'orienter dans une tout autre direction que l'aspiration des peuples arabes à la dignité et à la liberté. Il s'agissait d'alimenter une révolution islamiste sunnite capable de dresser un contre-feu à la révolution iranienne chiite. Sinon, comment s'expliquer que, dans la petite Tunisie, le dirigeant de la formation islamiste sortie victorieuse des urnes, puisse annoncer à ses supporters que cette victoire n'était qu'un début et qu'elle annonçait l'avènement du Sixième Califat ? Et qu'est-ce qui pouvait pousser le président frère musulman de l'Égypte à lancer l'idée d'une "Otan arabe" pour contrer l'Iran, en janvier dernier à la veille de la réunion au Caire de l'Organisation de la conférence islamique ?

Les faits parlent d'eux-mêmes avec la guerre contre la Syrie livrée par les ressortissants de 29 pays majoritairement sunnites et présentée à tort comme étant dirigée, non contre un État et un peuple, mais un régime "alaouite", voire même  "chiite" ! La suppression de toute  laïcité dans l'aire sunnite est en cours pour lui substituer la référence à la doctrine sunnite appelée à devenir religion d'État, comme à l'époque ottomane.

Opposer un ensemble sunnite à un ensemble chiite, susciter de toutes pièces une "révolution sunnite" pour la monter contre la "révolution chiite", c'est la dernière tentative en cours. Son laboratoire risque d'être le Liban de plus en plus investi par les milices qui débordent de la Syrie voisine et s'implantent un peu partout au pays des Cèdres qui risque ainsi de basculer dans une guerre dont l'objectif inavoué est la destruction du Hezbollah.

Grand en effet est le crime du Hezbollah! 
Pour avoir défait à deux reprises l'armée d'Israël, la formation politico-militaire libanaise a humilié les régimes sunnites. N'a-t-elle pas mis au grand jour leur impuissance, sinon leur connivence avec l'ennemi ?

(À suivre)