24 février 2013

MONDE ARABE : L'EXPLICATION PAR LES JOUEURS (3)


Dans les deux premières parties de cette approche, centrées sur les acteurs historiques occidentaux, l’accent a porté sur les bouleversements provoqués par la disparition de la fracture Est-Ouest et sur ses conséquences au Moyen-Orient et en Afrique. Avant de conclure dans une note distincte sur le rôle de la Russie d’où tout est parti, il faut évoquer les acteurs régionaux au Moyen-Orient dont les politiques sont également à l’origine de ce que l’on continue d’appeler par commodité, le « printemps arabe ».

1— ISRAËL EN TANT QUE PHÉNOMÈNE OCCIDENTAL

Quand on parle de l’État d’Israël, il convient de dissiper le brouillard idéologique qui l’entoure dans les pays occidentaux,  à l'opposé de la vision qu’en a le monde  arabe.

Il est devenu coutumier en Europe, lorsqu’on aborde une critique d’Israël, de commencer par s’excuser. Il faut prendre soin d’annoncer qu’il n’est pas question de mettre en cause le « droit » d’Israël à l’existence, de dénoncer les critiques malveillantes dont cet État serait l’objet de la part de parties dissimulant mal leur « antisémitisme » derrière l’antisionisme, et  surtout ne pas oublier de reconnaître que cet État est la « seule démocratie » dans une région pleine de « voisins hostiles ». Une fois que tout cela est dit et que ces fortes assertions légitimantes ont été assénées, on peut s’enhardir à formuler quelques critiques en déplorant la poursuite de la colonisation mais en notant les nécessités de « l’expansion naturelle » (démographique). On peut aller jusqu’à dénoncer le « mur de l’apartheid » en sachant que l’apartheid, lié à l’Afrique du Sud, est déjà de l’histoire ancienne. On peut même parler au sujet de Gaza de camp de concentration à ciel ouvert, mais tout le monde sait, n’est-ce pas, que les crimes hitlériens ne sauraient être dépassés en horreur. Telle est l’encre qui coule de la plume des faiseurs d’opinion en Europe et sert à dissimuler la nature coloniale agressive de l’entité sioniste.

Or, peu d’hommes politiques européens osent exprimer le fond de leurs pensées comme Tony Blair quand il considère « la délégitimation d’Israël comme un affront à l’humanité ! », ou comme José-Maria Aznar — qui soutenait l'agression contre l’Irak —  écrivant qu’il faut «  soutenir de toutes nos forces le droit d’Israël à exister et à se défendre, et nous opposer aux États et aux organisations internationales qui sapent sa légitimité. Si la partie juive de notre héritage disparaît nous, chrétiens, sommes perdus. Que nous le voulions ou non, nos destins sont liés. »
« Abandonner Israël à son sort aujourd’hui, écrivait-il encore,  serait la plus belle preuve de la profondeur de notre vide, et nous devons à tout prix empêcher que cela arrive. Nous devrions nous inquiéter de notre attitude agressive envers Israël car elle reflète la perte de nos valeurs occidentales. La force d’Israël est la nôtre, sa faiblesse sera la nôtre ». ("Si Israël tombe, nous tomberons tous !" — Le Times 17 juin 2010).

Jusqu'à preuve du contraire, aucune voix autorisée en Europe ne s’est élevée pour contester ces dires, alors qu'Aznar emploie l’expression « nous, chrétiens », dans les colonnes d’un journal britannique, incluant donc les protestants dans ce « nous ». D'autant plus que, en s’exprimant au nom du judéo-christianisme, le chef du parti populaire espagnol l’oppose implicitement au monde de l’Islam, mais aussi au monde orthodoxe resté fidèle aux seuls Évangiles. Cela en dit long sur la profondeur de l’engagement occidental derrière Israël, qui l'amène  à défier les deux grandes aires culturelles qui, au Sud et à l’Est, bordent « la profondeur du vide » d'un ensemble qui se définit par ce qu’il n’est pas et par ce qu’il ne veut pas être.

Israël est assurément beaucoup plus qu’un petit État menacé par ses voisins.

Israël est bel et bien perçu par les hommes politiques arabes exactement comme le présente José-Maria Aznar ! Lorsqu’ils ont affaire à Israël c’est avec l’Occident qu’ils traitent, et quand il y a guerre avec Israël, ils savent qu'elle engage tout l’Occident. Cela va plus loin encore, car Israël est perçu comme le laboratoire des guerres, des armes et des techniques élaborées pour opprimer et faire plier les peuples pour les soumettre partout à la domination occidentale ; laboratoire qui prend le peuple palestinien pour cobaye; un peuple dont la résistance revêt une valeur exemplaire.  La duplicité, les atermoiements, la versatilité, les promesses non tenues, les obstructions, les deux-poids-deux-mesures, l’hypocrisie et les louvoiements de la politique occidentale dans la région du Moyen-Orient ne s’expliquent que par cette réalité-là. Mais, une fois posé Israël dans cette dimension occidentale globale, tout devient plus clair et une autre lecture devient possible.

La  période qui va de la guerre de juin 1967 au traité de paix de Camp-David en mars 1979 fut  placée sous le signe de la « guerre d’usure » au cours de laquelle l’ensemble arabe ne céda en rien devant Israël. Aidés par le contexte favorable de la Guerre froide, les Arabes n'ont pas cessé de réclamer l’application des résolutions internationales sur l'affaire palestinienne, votées par le Conseil de sécurité de l’ONU. Ce fut aussi une période de développement de la résistance palestinienne sous le leadership de Yasser Arafat au cours de laquelle l’OLP engrangea des gains diplomatiques et imposa d'être reconnue internationalement.

La défection de l’Égypte d’Anouar Sadate et sa rupture avec l’URSS a compromis ces avancées et précipité la région dans une ère dominée par Israël et les États-Unis. L’encre du traité de Camp David n’était pas encore sèche qu’Israël décidait en effet, entre 1979 et 1982, la « réunification » unilatérale de Jérusalem, l’annexion du Golan syrien occupé, l’invasion du Liban, le siège de Beyrouth, l’éviction de l’OLP du Liban, les massacres dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila et l’occupation du Liban du Sud. Derrière l’Égypte les autres alliés arabes des Etats-Unis, l’Arabie saoudite en tête, tenaient quant à eux à se décharger du dossier palestinien en l’internationalisant et en le confiant aux bons soins de leur protecteur commun.

Un mois avant la signature du traité de Camp-David, en février 1979, l’Iran accueillait le retour d’exil de l’ayatollah Khomeiny. Personne ne pouvait se douter alors que cet événement allait entamer le compte à rebours de la pax americana qui venait juste de s’établir dans la région avec la calamiteuse reddition de l’Égypte. De même, lorsque Israël envahissait le Liban, pensant entamer son plan de dislocation de l’aire arabe en petites entités confessionnelles, il ne savait pas qu’il allait favoriser l’émergence d’une puissance politico-militaire inédite qui allait le défaire coup sur coup : en 2000, en le contraignant à évacuer le Sud-Liban et en 2006 en infligeant de lourdes pertes à son armée d’agression. Entre temps, le bloc arabo-étasunien désormais constitué avait fait le nécessaire pour pousser l’Irak de Saddam Hussein à ouvrir les hostilités contre l’Iran sans se rendre compte que, ce faisant, il allait plonger l’épée de la révolution iranienne dans le feu de huit années de guerre d’où elle allait sortir plus dure et plus tranchante encore pour tous ses ennemis. Et qui pouvait se douter alors que le redoutable Saddam Hussein finirait quelques années plus tard au bout d’une corde, filmé par un téléphone portable qui n’avait pas été encore inventé ?



Ainsi, plus Israël, ses alliés arabes et leurs parrains occidentaux s’imaginaient accumuler les victoires, plus l’Histoire accouchait des forces qui allaient les faire déchanter en leur montrant qu’elle suivait un sens contraire à leurs vœux. Au prix de sacrifices immenses, de pertes sans cesse recommencées sous d’intenses bombardements par les armes les plus meurtrières, au prix d’une résistance opiniâtre, les peuples palestinien, libanais, irakien et iranien ne cesseront pas de rappeler à l’Occident amnésique qu’ils sont des peuples qui sont à l’origine même de l’Histoire !
Aujourd’hui, c’est avec l’Iran que les puissances occidentales, coalisées comme jamais, ont rendez-vous.

(À suivre)
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Précédentes approches explicatives :
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21 février 2013

MONDE ARABE : L'EXPLICATION PAR LES JOUEURS (2)

CONTRADICTIONS OCCIDENTALES

Le bloc occidental conserve certes une force militaire formidable et dispose de bases et de flottes qui maillent l’ensemble de la planète. Mais ces capacités ne l’ont pas empêché de perdre ses guerres les unes après les autres depuis le Vietnam jusqu’à l’Afghanistan, avec un coût économique de plus en plus élevé. Sa puissance formidable ne lui assure pas l'invulnérabilité en dépit de tous les efforts fournis afin de neutraliser les moyens du camp adverse. La gestion d’une telle puissance capable de détruire plusieurs fois la planète et d’en faire disparaître la vie, pose aussi le problème du leadership mondial qui conduit les deux principales puissances nucléaires à chercher à s’entendre vaille que vaille, et à forcer leurs alliés respectifs à les suivre.

En attendant, un désordre dangereux s’est installé partout où les intérêts des uns et des autres sont en jeu. C'est vrai au Moyen-Orient mais aussi en Europe car les deux régions vivent le même séisme provoqué par le retrait de la puissance étasunienne —qui veut à présent se recentrer dans la zone Pacifique — et par le retour de l'Asie au devant de la scène mondiale.

Dans cette optique, le « printemps arabe » semble avoir été planifié pour propulser au pouvoir des forces sociales conservatrices aux motivations religieuses. Les Britanniques les connaissent bien pour les avoir bien fréquentées, couvées et manœuvrées, et les États-Unis n'avaient pas le moindre  doute que partout où des élections pouvaient se tenir du Maghreb jusqu’au Proche-Orient, ces forces passéistes étaient assurées de l’emporter haut la main. De plus, depuis l’arrivée d’Obama, sa doctrine de la puissance douce consiste à miser sur les mouvements sociaux et sur la société civile, et à les manœuvrer en sous-main pour renverser les pouvoirs hostiles à l’hégémonie étasunienne. Enfin, cette orientation repose sur la Stratégie pour Israël dans les années 80, exposée de manière détaillée par Oded Yinon1, et reprise à leur compte par les stratèges du Pentagone, qui vise à faire éclater les États nations et à morceler la région en entités ethniques et confessionnelles sous le leadership sioniste. Cette stratégie parfaitement en phase avec l'idéologie de la mondialisation et avec l'ordre néolibéral, est contrecarrée par l’émergence de l’axe Iran-Syrie-Liban, comme nous le verrons dans un autre article.

L’Union européenne est aux prises avec une configuration quelque peu similaire. Confrontée à l’absence d'un leadership reposant sur une vision politique et stratégique autonome, elle est obligée de s’en remettre aux États-Unis bien qu'ils fussent à l’origine de l’instabilité économique et monétaire, du grippage du  « moteur » franco-allemand et des ravages qui frappent ses États méditerranéens. N’ayant jamais réussi à mettre en place une politique commune de défense, à cause de l'obstruction britannique, l'Union européenne n'a donc d'autre choix que celui de s'en remettre à l’Otan comme force structurante d’un ensemble occidental transatlantique unique, placée sous le commandement des États-Unis. Mais ce commandement a d'autant moins les moyens de s'imposer aux Européens qu'il est tenu pour responsable, même si cela n'est pas claironné, de la crise économique et financière qui les frappe et de la faillite des aventures militaires où ils ont été entraînés depuis le début du siècle. De plus, ce commandement mène clairement une guerre monétaire pour imposer le pétrodollar face à l'euro. Enfin, ce commandement, face à la montée en puissance de la Russie et à la Chine, est en train d'amorcer un mouvement de repli sur les problèmes intérieurs des États-Unis qui laissera l'Europe exposée en première ligne. De ce fait, les Européens sont de moins en moins disposés à observer un strict alignement sur les positions de Washington et de plus en plus tentés de saisir leurs chances quand l'occasion se présente. D'où le regain de l'activisme franco- britannique.


DE LA PRISE LIBYENNE AU VERROU SYRIEN

Quand l’Otan a été entraîné dans l’aventure libyenne par la France et le Royaume-Uni, les Etats-Unis s’y étaient associés en sous-estimant visiblement la réaction de la Russie et en ne prévoyant pas une telle détermination de la part de la Chine. Ils étaient encore dans la logique de la destruction de la Yougoslavie où ils avaient partagé avec les Français et les Britanniques la tâche d'imposer un nouvel ordre mondial consécutif à l'effondrement de l'Union soviétique. Mais l’aventure libyenne a cimenté l’alliance russo-chinoise. Elle a cristallisé autour de Moscou et de Pékin les prémices d’une résistance à l'ordre mondial voulu par les Occidentaux. Elle a même contribué à  diviser le camp occidental puisque la prise libyenne est l'objet d'une opposition entre les intérêts néo-coloniaux européens et les intérêts de l'empire étasunien.

Malgré cela, l’Otan a essayé de rééditer le scénario libyen en Syrie, toujours persuadée que la Russie finirait par "changer de position" ou par "se montrer raisonnable". L’arrivée des batteries de missiles Patriot en Turquie, en provenance d’Allemagne, de Hollande et des États-Unis était une décision de l’Otan. Cette initiative a été interprétée par la Russie comme l'introduction à une invasion de la Syrie. La réponse diplomatique et militaire russe a consisté à montrer que la Russie ne reculerait pas devant la perspective d’une guerre avec l’Otan. C'est le sens des grandes manœuvres maritimes entreprises dernièrement et du maintien en Méditerranée d'une importante flotte de guerre. L'Otan ayant fait marche arrière, les États-Unis ont alors essayé d’entraîner indirectement la Syrie dans la guerre par le biais du bombardement par l'armée israélienne d'un site militaire dans la banlieue de Damas, sans que Tel-Aviv en réclame officiellement la responsabilité. Une riposte syrienne aurait entraîné des représailles israéliennes, puis le soutien de l’Otan avec une intervention turque renforcée par une relance de la guérilla intérieure djihadiste contre des sites choisis par l’Otan. Damas n’étant pas tombée dans ce piège grossier, on a entendu Erdogan reprocher au président Assad de ne pas avoir riposté à l’agression israélienne,—alors qu'il s'était montré impuissant à venger la mort de neuf de ses citoyens abattus par Israël à bord du Mavi Marmara. Les chefs de la coalition des mercenaires de Doha ont entonné le même refrain et un journal arabe financé par l’Arabie saoudite, Al Quds Al-Arabi, a même titré : « Ah si Assad avait répondu ! », étalant ainsi à la Une la duplicité arabe et la déception de l’Otan.

Dans cette affaire syrienne, comme en Libye, les Européens agissent sans forcément obéir à une stratégie fixée par l'Otan. Si cette derniere parvenait à forcer le verrou syrien, les États-Unis voudraient, d'une manière ou d'une autre, garder ce pays sous contrôle : un corridor s'ouvrirait en effet jusqu'au Golfe arabo-persique et à ses abondantes ressources énergétiques. Une telle perspective serait même susceptible d'émanciper l'Europe continentale de la tutelle étasunienne et pourrait même la dispenser du canal de Suez pour commercer directement avec l'Inde et avec la Chine à partir des eaux du Golfe. En fait, elle libérerait l'Union européenne des pressions tant de l'Ouest que de l'Est et ne serait peut-être pas du goût des États-Unis, ni même de la Russie. La forte implication de Paris et  de Londres dans la crise syrienne abonde dans ce sens. Si la Syrie venait à tomber, cela devrait en effet renforcer l'Otan et l'étendre pour intégrer Israël, car une Otan forte est indispensable aux yeux de Paris et de Londres pour conserver la puissance continentale allemande sous contrôle.

Cette donnée ajoute donc à la complexité et à l'âpreté des enjeux autour de la terrible bataille de Syrie et pèse singulièrement dans la balance du gendarme étasunien qui peine à imposer sa solution. Il ne suffit pas à Obama, repris mot à mot par Catherine Ashton, la représentante de l'U.E. pour la politique extérieure, de proclamer que Bachar el-Assad doit partir. Les pays lourdement engagés dans la sale guerre contre la Syrie et son peuple attendent que ce ne soient pas seulement des paroles en l'air et que les États-Unis et l'Union européenne soient en mesure d'atteindre cet objectif politique. Quelle n'est pas alors leur déception et leur frustration en réalisant qu'il n'en est rien, les plus à plaindre étant la Turquie et les féodalités tribales arabes!

LA RUSSIE EN SYRIE, LA CHINE AU MALI

De la même manière, les rivalités européennes cuites à l'étouffée risquent en définitive de se révéler tout aussi désastreuses au Mali où le véritable adversaire de l'Otan n'est pas la Russie, mais la Chine qui est devenue le principal partenaire économique de l'Afrique. En intervenant au Mali de manière volontaire la France avait certes le souci de préserver ses intérêts dans ce pays et au Niger, mais elle a aussi tiré profit de l’absence d’une politique européenne commune de défense et de sécurité pour défendre elle-même ses intérêts qui sont aussi, comme Paris aime à le rappeler, ceux de l’Europe.

Par rapport aux desseins étasuniens dans la région, l'initiative française tire également les conséquences de la faillite du projet de Grand Moyen-Orient qui a livré cette région au chaos au lieu d’y apporter la stabilité. Pourquoi ne pas y relancer alors le projet européen d’Union Pour la Méditerranée ? Si l’offre impérialiste étasunienne se trouvait en échec, comme l'a montré l'assassinat de l'ambassadeur de Washington à Benghazi, pourquoi ne pas réactiver l’offre néo-coloniale européenne ? Est-il sage de miser sur les djihadistes? Ne vaudrait-il pas mieux restaurer l'autorité des États nations en la maintenant sous contrôle?

L’initiative française soulève de telles questions et remet en concurrence deux démarches aux finalités différentes. La première vise à proroger l’hégémonie étasunienne sur le Proche-Orient et  sur l’Europe ; la seconde vise à dissocier les intérêts européens de ceux des Étasuniens pour  réinvestir les anciennes colonies au lieu de les laisser se tourner vers la Chine.

La France a ainsi perturbé  dans la région sahélienne le jeu anglo-saxon qu’elle avait contribué  à faciliter en agressant la Libye. Londres, malgré des protestations d’amitié, a pris ses distances avec Paris ; l’Otan s’est déclarée non impliquée et les États-Unis ont invité la France à revoir sa politique. Les  protégés arabes de Washington ont condamné « l’ingérence française au Mali », à commencer par le Qatar et ses alliés du « printemps » : Tunisie, Libye, Égypte. 
Pour sonder la position algérienne dans cette affaire, le Premier ministre britannique, James Cameron, a fait le voyage d’Alger toutes affaires cessantes, talonné par le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.

Dans l’espace du « chaos constructeur » l’initiative française a montré que, derrière une unité de façade, les membres européens de l’alliance atlantique peuvent le cas échéant s’affranchir du maître d’orchestre étasunien partout où ils pensent disposer d’un maximum d’atouts : la France au Maghreb et en Afrique de l'Ouest ; la Turquie et Israël en Syrie. C'est dire à quel point Washington a besoin d'un accord avec Moscou pour mettre de l'ordre dans son propre camp.

(À suivre)

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1- Document publié dans la Revue d’Études palestiniennes, n°5, Automne 1982

17 février 2013

MONDE ARABE : L'EXPLICATION PAR LES JOUEURS (1)

Dans quelques semaines, une rencontre est prévue entre les présidents Poutine et Obama qui sera vraisemblablement centrée sur la crise syrienne. Depuis le double veto russe et chinois au Conseil de sécurité de l'ONU, cette instance est bloquée et les cinq membres permanents qui la composent se font la guerre en Syrie par délégation. La Syrie est donc devenue à son corps défendant le nœud gordien des relations internationales. De la façon dont il sera tranché par les deux principaux joueurs mondiaux dépendra l'avenir de nombreux autres joueurs secondaires. C'est l'occasion d'entamer ici un tour d'horizon rétrospectif  pour essayer de cerner les dessous de ce nouveau Grand Jeu.

I. Bergman, Le Septième sceau


UN IMPÉRIALISME EN FIN DE COURSE

La période allant de la Révolution russe jusqu'à la chute du mur de Berlin s'est accompagnée d’un rétrécissement de l'empire occidental. Gelé un moment par la Guerre froide, ce déclin est reparti après l'effondrement de l'Union soviétique à la suite duquel la Turquie a pu recouvrer une certaine liberté de manœuvre, et la République islamique d’Iran émerger comme puissance souveraine adossée au  continent asiatique.

L’hégémonie étasusienne ayant également connu un important reflux en Amérique du Sud, il ne restait plus aux puissances occidentales que les aires arabe et africaine pour essayer de retarder l'inéluctable déclin de l'impérialisme et de son âme capitaliste.

Malgré cela, l’effondrement de l’Union soviétique a  contribué à accréditer l’idée d’un camp occidental à son apogée, uni dans la « victoire » sur le communisme après l'avoir été dans sa résistance au bolchevisme. Cette illusion a culminé dans l’euphorie quand il s’est agi de récupérer ce qui pouvait l’être des dépouilles de l’ex-empire soviétique. Cela a commencé par la réunification de l’Allemagne, puis par l’expansion de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (Otan) pour englober la Hongrie, la Pologne, la République tchèque, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie, l’Estonie, la Lituanie, la Lettonie, l’Albanie et la Croatie. L'offensive, précédée par le démembrement en 1990 de la Yougoslavie, a été d’autant plus facile que les pays concernés étaient désireux de rejoindre l’Europe et l’Otan, et que la Russie, après la chute du mur de Berlin en 1989, et sous le règne de Boris Elstine, se trouvait plongée dans l’anarchie ultralibérale, le pillage de ses ressources et la paupérisation de ses habitants.
Une autre illusion avait encore prévalue : la gauche!


LA FIN DE LA GAUCHE INSTITUTIONNELLE

Pendant la période d’affaiblissement de la Russie, la guerre d’agression contre l’Irak (2003) a fait revenir « à l’âge de pierre » le pays le plus moderne et le plus développé de la région arabe. Au cours de cette campagne guerrière, des valeurs « démocratiques » et « humanitaires » ont été mises en avant dans le but de rallier derrière l’étendard atlantiste des guerres impériales les forces antimilitaristes occidentales et celles qui se situaient à « gauche ». Il fallait détruire chez elles l’héritage des solidarités avec les peuples du Sud qui remonte à la mobilisation contre la guerre du Vietnam, au soutien apporté au mouvement des non-alignés et aux heures de gloire des partis communistes européens. Opération amplement réussie car, depuis la première guerre du Golfe, il n’y a plus en Occident de « gauche » qu’alignée sur les pouvoirs dominants quand elle n’est pas devenue l’une des têtes de l’hydre capitaliste. Ceci, au niveau institutionnel des partis, des syndicats, des associations, des médias, etc. et non pas à celui de la pensée et des militants qui continuent de se réclamer des idéaux émancipateurs. C’est une conséquence logique de l’effondrement de l’URSS : avec son aile communiste coupée, la gauche ne pouvait plus voler avec la seule aile social-démocrate. C’est également la conséquence de l’onde de choc provoquée par l’effondrement de l’idéologie communiste en tant que manifestation ultime des idées de la révolution française. L’onde de choc n’a pas seulement pulvérisé le socialisme, mais également l’humanisme, ne laissant subsister que la doxa capitaliste servie par les médias subventionnés; doxa reposant sur l’introduction de concepts fumeux tels que la « fin de l’histoire », le « post-modernisme » ou le « post-humanisme ». Cette doxa tient lieu de religion en Occident, en incluant le culte de la Shoah. Les médias officiels en sont les temples, les journalistes ses grands prêtres et les éditorialistes ses Inquisiteurs. Avec ce retournement, l'idée révolutionnaire a perdu son aura, non seulement à cause de ses travers historiques avérés, mais aussi du fait de sa récupération par l'idéologie libérale et des manipulations des services secrets pour enfanter des "révolutions colorées", ou des révolutions "islamiques", là où elles sont utiles à Israël et aux États-Unis. Pour les mêmes raisons, les ONG transnationales comme "Reporters sans frontières", "Amnesty International" et autres "Ligues internationales des droits de l'homme", se sont discréditées par la collusion de leurs campagnes avec celles des agressions contre les États que l'Occident n'aime pas : Cuba, le Venezuela, l'Iran, la Russie et la Chine.

LE RETOUR AU RELIGIEUX COMME OUTIL DE DOMINATION

Pour les Néoconservateurs, dont bon nombre  viennent du trotskysme  et sont passés aux commandes en Occident, la destruction de l’Irak devait préluder à la satellisation du monde arabe autour d’un noyau israélo-arabo-occidental dans le cadre du fameux « Nouveau Grand Moyen-Orient », ou  "Middle-East—Nord-Africa" (MENA), formellement démocratique et libéral à souhait, en phase avec le sionisme et  avec la victoire du capitalisme libéral vainqueur du communisme ! Mais ce projet de « remodelage » prolongé par la « Grande guerre contre la terreur » cache mal la grande faillite intellectuelle et morale d’un Occident réduit à rejouer un nouvel épisode des Croisades, avec la sauvagerie et l’aveuglement des heures les plus sombres de son histoire, et des dirigeants au service des lobbies et des multinationales.

Un monde avec cinq mers et cinq détroits, entre Europe et Afrique, allant de l'Atlantique à la Chine et à la Russie et où aucun État n'est à l'aise avec ses voisins

Ce projet d’un ensemble arabo-musulman s’étendant du Golfe persique jusqu’au Maroc dépoussière la proposition britannique  de « Grand Royaume arabe » que les Britanniques avaient fait miroiter à leurs alliés hachémites (descendants du Prophète) et qui fut sabordée par les accords Sykes-Picot  passés avec la France en secret. À la place il y a eu la création d’un « foyer juif » en Palestine, précédée par celle du royaume tribal wahhabite des Saoud.

Ce vaste espace arabe à dominante sunnite, issu de l'Empire ottoman, n’était pas dans l’orbite soviétique et ses États, affiliés au Mouvement des Non-Alignés, sont considérés comme des résidus de la Guerre froide. Ils sont pour cela redevenus des proies potentielles que les Occidentaux peuvent à nouveau se disputer en jouant tour à tour du levier israélien et saoudien. Comme ils sont ainsi convoités par les appétits néo-coloniaux, il n’est pas étonnant d’y voir resurgir des résistances qui sont les mêmes que celles qui ont affronté le colonialisme au siècle dernier : le nationalisme arabe et l’islamisme.
Aujourd'hui, les nationalistes mettent l’accent sur la libération des territoires et sur l'unité des Arabes et les islamistes prétendent défendre un monde où la suprématie devrait échoir au pouvoir religieux sur le profane, et rêvent de restaurer la communauté des croyants (oumma).

Le changement par rapport à l’époque des accords « Sykes-Picot » réside dans la nouveauté que représentent l’État d’Israël et le royaume saoudien dont les intérêts sont étroitement imbriqués avec ceux du monde occidental, et dont les régimes sont à base identitaire et religieuse. Pour Israël, la religion est indispensable pour unir une communauté multiculturelle et multiethnique. Pour les Saoudiens, la religion est un outil de domination à l'échelle régionale et pour des desseins hégémoniques en Afghanistan, au Pakistan et dans bon nombre d'États de l'Afrique sahélienne.

Pendant sa guerre contre l’Union soviétique l’Occident a eu recours au levier religieux, notamment  en Pologne, mais également au Proche-Orient par le biais d’Israël dont l’idéologie sioniste a insidieusement contaminé les partis de la gauche occidentale qui se sont mis petit à petit à parler de terre promise , d’État hébreu , de villes ou de territoires sacrés et, bien sûr, de  terroristes palestiniens , avant d’encenser dans un seul élan les  combattants de la liberté  en  Afghanistan où Oussama Ben Laden a cultivé le terreau de l’islamisme djihadiste radical, assisté par la CIA. La gauche était tout bonnement redevenue colonialiste comme à l’époque de Jules Ferry.

Elle n’a pas vu que, contrairement aux apparences, le bloc occidental actuel, comparé à l’Europe de Jules Ferry et de l’époque du démantèlement de l’Empire ottoman, n’est pas en position de force. Il n’en a plus les moyens, ni économiques, ni militaires, ni démographiques, comme il a perdu surtout la possibilité de jouer de l’effet de surprise et de choc sur le reste du monde, du fait de l’écrasante supériorité scientifique et technique qui était la sienne au XIXe siècle et du puissant impact idéologique des idées de la révolution française. Cette cécité l’empêche de voir que le bloc occidental, après avoir perdu son magistère moral, est devenu l’allié des forces les plus arriérées du monde arabe qui ont des revanches à prendre sur celles qui ont émancipé leurs pays de l’emprise religieuse et féodale. Ce bloc se retourne contre les classes sociales arabes qui l’avaient combattu pendant les guerres d’indépendance au nom de principes universellement admis et propose, à leur place, la domination des forces religieuses et tribales.

Mais, en renouant  avec ces pratiques du passé en Libye et en Syrie et en visant aujourd'hui l’Algérie, Britanniques et Français réhabilitent par contre coup les nationalismes arabes qui sont en passe de retrouver leur légitimité et leur lustre de l’époque des luttes anticoloniales, comme le montrent le sursaut patriotique en Tunisie à l'occasion des imposantes funérailles de Chokri Belaïd. C’est ce que prouve aussi la résistance de la Syrie devenue symbolique de la défense de la souveraineté des peuples pour des pays aussi divers que la Chine et la Russie, le Brésil, le Venezuela et l’Équateur, l’Algérie et l’Iran et tout État désireux de défaire les liens de vassalité avec l’Occident impérial.

En réalité, le bloc occidental est devenu d’autant plus fragile  que le monde a évolué sur les bases mêmes de la modernité occidentale en s’emparant de l’idée républicaine, si essentielle. Cette évolution révèle que l’Occident n’est guère plus qu’un bloc d’intérêts rivaux  allié aux pires systèmes politiques qui existent  et aux régimes les plus corrompus et les plus sanguinaires !
Comment, en restant tel quel, pourrait-il avoir la moindre chance de s’imposer dans ce monde nouveau post-impérialiste dont les contours commencent à s’esquisser ?

(À suivre)

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10 février 2013

DEUX ANNÉES DE PRINTEMPS !

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Il y a bientôt deux ans commençait la "révolution" en Syrie dans la foulée d'un "printemps arabe" suspecté d'avoir été déclenché dans le secret des officines néo-conservatrices adeptes du "chaos constructeur". Dans le monde arabe, la puissance du verbe est si décisive qu'il convient de de ne pas négliger sa portée et de s'arrêter devant les textes les plus inspirés. Le passage suivant, extrait d'un long article du syrien Naram Sarjoune, en fait partie.

photo extraite du film d'Ingmar Bergman, La source

”La révolution démente ne me fait plus peur, ni le printemps dispersé en morceaux, car j’ai labouré leur sol avec ma plume et semé dans leur terre le sel de la langue et j’ai arrosé leur terreau mauvais avec du feu et du goudron. J’ai déblayé avec les pelleteuses de l’évidence les gravats révolutionnaires, et brûlé la haine épaisse des « intellectueux » avec des allumettes pour la réduire en cendres.

Comment le printemps pourrait-il maintenant prendre racine dans notre terre ? Et comment les révolutions imbéciles pourraient-elles relever la tête sous le tranchant de la pensée et de la plume ?

Pendant deux ans, les mots se sont fatigués à affronter les mots, mais je ne suis pas fatigué… Deux ans au cours desquels mes mots ont creusé le visage du temps… creusé le visage de la trahison, sans arrêter de planter l’olivier et d’arracher le figuier de barbarie. Les pelles  sont fatiguées, et les pioches, à sans cesse creuser  dans la chasse aux mauvaises pousses, mais non pas mes bras.
Les mots paraissent au bord de l’essoufflement à force de voyager loin de la patrie des dictionnaires, embarqués dans des méditations et des articles qui les obligent toutes les nuits à faire le gué pour veiller sur les cerveaux et sur les nerfs, quand je ne les convoquais pas d'urgence pour effectuer des raids et des opérations de commando… contre la révolution et les révolutionnaires… Les mots hurlent lancés dans des opérations suicides particulières… De certains d’entre eux me reviennent des débris qui me recommandent de continuer. Certains mots s’insurgent parce que je ne leur ai dispensé aucun repos, les privant pendant deux ans  de tout voyage d’agrément sur les rives des grandes encyclopédies pour qu'ils puisent se détendre au milieu des mots en ruine et des colonnes de marbre ;

Comment demander pardon aux mots ?
Pardonnez-moi, ô mots… pardonnez-moi.
Ne m’en voulez pas, ô mots, si je vous embarque à nouveau dans le voyage du refus sur les banderoles de l’insubordination et de la révolte. Pardonnez-moi si je ne laisse pas passer un jour sans étaler ma détestation du printemps arabe et mon mépris pour la basse chambre où il est né, pour la nourrice qui l’a allaité; ma répugnance pour l’eau qu’il a bu et pour le plat dans lequel il a mangé et je n’ai pas peur de dire que je n’aime pas ses cousins, ni ses oncles, comme je n’aime pas ses prières ni ses donations charitables, ni son lieu de culte où vont les pèlerins d’Istanbul et de l’AIPAC , et je n’aime ni sa sœur ni son frère, ni sa mère ni son père.

Tout ce qu’il y a dans ce printemps est suspect et les visages de ceux qui en viennent n’ont pas de contours ni de traits distincts et leurs voix ressemblent à des échos répercutés par de profonds souterrains. Je n’aime pas sa naissance obscure enveloppée de secrets et de dissimulations, ni ses conjurations voilées écrites par l’Union des Ulémas musulmans et leur sultan qui mord.
Les hoquets des libéraux et des amoureux de la démocratie ne me gênent pas quand ils s’étonnent devant ma répulsion pour les gens du printemps et je n’accorde pas le moindre intérêt aux yeux écarquillés devant ma témérité face aux révolutionnaires et je poursuivrai mon chemin sans rien céder en disant dans le secret de ma conscience : il a raison celui qui a dit, « qui voit le faux qu’il le redresse de ses mains ».

Que dire alors à celui qui voit un printemps ?!!Que lui dire alors que ce printemps et une armée de faux ? Y a-t-il même plus faux que ce faux printemps ?

À partir d’aujourd’hui j’irai en disant : «que celui qui voit un printemps, qu’il le change de ses mains, que de son épée il lui fasse rendre gorge, et qui voit un « révolutionneux » qu’il le change de ses mains. Qui voit un pouvoir juste en développement, qu’il le change de ses mains et qui voit le pouvoir d’un frère musulman qu’il le change de ses mains. Tout est faux et plus encore ! Des racines du faux pousse le faux.”

Naram Sarjoune, Awqât al-Cham (traduit et adapté par Hédi Dhoukar)
8 février 2013

6 février 2013

TUNISIE : TUER DISENT-ILS !

L’avocat Chokri Belaïd (48 ans)  dirigeait le Parti des patriotes démocrates unifiés. Membre du Front populaire, cette coalition est donnée par les sondages les plus récents comme la troisième force politique du pays. Il a été assassiné aujourd’hui, 6 février, par un homme qui aurait tiré sur lui à quatre reprises avant de s’enfuir sur une moto conduite par un complice. Telle est, en tout cas, la version du porte-parole du ministère de l’Intérieur, dirigé par un militant du parti islamiste Ennahdha de Rached Ghannouchi.

Chokri Belaïd

Ce dernier a été nommément désigné et à plusieurs reprises par le défunt Chokri Belaïd comme étant à la tête de la tendance dure du mouvement ; celle qui couve les salafistes et protège les « ligues de protection de la révolution ». Selon le militant assassiné, il existe en effet au sein d’Ennahdha une tendance patriotique, incarnée par l’actuel chef du gouvernement, Mohamed Jebali. Mais chaque fois que ce dernier a fait un geste en direction de l’opposition laïque, ou recherché le dialogue avec la centrale ouvrière, l’UGTT, son action a été aussitôt sabordée par des actions violentes comme l’attaque du siège de l’UGTT, le 4 décembre dernier, par les « Ligues pour la protection de la révolution ».

Chokri Belaïd peut être considéré comme l’antithèse de Ghannouchi, l’homme qu’il combattait avec constance et courage. Les deux appartiennent à la Tunisie profonde qui s’est soulevée contre Ben Ali. Ils sont d’abord venus à la politique par l’engagement nationaliste arabe aux côtés du Baath. Chokri Belaïd a évolué vers une approche démocratique des problèmes politiques reposant sur une vision moderne des luttes sociales et avec une approche progressiste et populaire. Il a toujours milité dans son pays, de Bourguiba à Ben Ali, en défendant notamment les victimes de la répression politique. Rached Ghannouchi, lui, a évolué vers l’islamisme politique et la violence « révolutionnaire » dans le sens fasciste du terme. Exilé, il a été recueilli à Londres par les services secrets britanniques et par le Qatar, le cheval de Troie matelassé de dollars des intérêts anglo-saxons et sionistes. La chaîne satellitaire du Qatar a imposé à l’opinion tunisienne Ghannouchi et son compère Marzouki, l’actuel président provisoire de la République, comme les opposants « halal » du régime de Ben Ali, avec d’autres parachutés, à l’image de l’actuel ministre des Affaires étrangères ou celui de l’Enseignement supérieur.

Chokri Belaïd incarnait une tradition nationaliste tunisienne bien ancrée, travaillant main dans la main avec l’UGTT et n’ayant pour perspectives que le développement de la Tunisie dans son environnement maghrébin. Ghannouchi, du moins l’aile qu’il anime, œuvre dans le cadre d’une internationale islamiste qui veut entraîner la Tunisie dans une révolution globale qui vise l’établissement d’un grand État islamique de la Mauritanie jusqu’au Golfe arabo-persique. Cet homme qui a le vrai pouvoir en Tunisie est au service d’un dessein si ambitieux qu'il peut  justifier toutes les violences.

Une grande responsabilité incombe également  à l’actuel président provisoire dont la fibre patriotique est des plus fragiles. Dans le site, Tunisiawatch, il préconisait, en 2010, la mise de la Tunisie sous la tutelle de l’ONU  préférable, selon lui, à sa « colonisation interne » par le régime de Ben Ali. Il avait d’ailleurs, dans sa solitude d’exilé, dessiné un nouveau drapeau pour la Tunisie répondant à ses souhaits : moitié emblème de l’ONU, moitié emblème tunisien.

Dans un discours télévisé, prononcé le 4 février, deux jours avant l’assassinat de Chokri Belaïd, il a dit en substance que le pays doit « avoir un sentiment de fierté de vivre une crise, car c’est une crise créatrice ». Les transitions, a-t-il ajouté sont dures et peuvent durer des années voire des décennies.  Quoi qu’il en soit, a-t-il encore dit « nous sommes tous sur le même bateau. S’il coule, nous coulons tous » !

De telles réflexions laissent pantois. Elles peuvent à la limite être mises sur le compte d’un intellectuel gagné par la trouble idéologie néoconservatrice étasunienne dite du « chaos créateur », à laquelle nous devons déjà la destruction de quelques pays. Mais cela prouve bien que ce  président  si particulier n’est pas gêné d’être à la tête d’un pays (ou dans un bateau) qui peut être promis à la destruction.
Commentant ce discours,  Chokri Belaïd à la veille de son assassinat, avait souligné que le peuple, confronté à des problèmes concrets de subsistance, attendait des réponses à ses problèmes et, surtout, une « feuille de route » pour pouvoir au moins entrevoir un horizon.
Le président provisoire a encore dit : « la sécurité existe sous les dictatures, mais c’est une sécurité factice ». Autrement dit : tout vaut mieux que la dictature, y compris l’insécurité! Et en Tunisie, l’insécurité touche tous les domaines, y compris alimentaires (pénurie de lait, de viande, etc.) Sont-ce là les directives qu’on attend d’un homme d’État? Et que penser de la confusion qu’il fait entre le système démocratique, instable il est vrai et fragile, et l’état d’insécurité réelle qui gangrène le pays ? Depuis quand la démocratie est-elle synonyme d’insécurité ?
Or, cet homme venu à la politique par la filière des droits de l’homme est, avec Ghannouchi, celui qui défend le plus les tristement célèbres « Ligues de protection de la révolution ». Le défunt Belaïd qui a été à maintes reprises l’objet de leurs attaques, a précisé à la télévision, la veille de son assassinat qu’ils forment une organisation structurée, avec des cellules dans tout le pays qui recrute parmi les anciens criminels, les policiers et les hommes de main de l’ancien régime ainsi que des salafistes.  Ce sont ces milices qui attaquent régulièrement les politiques et les militants, les artistes et les journalistes, agressent les syndicalistes, font irruption dans les meetings politiques et les réunions associatives et ont déjà tué il y a peu de temps un responsable politique et syndical, Lotfi Nakdh ; meurtre dont ils ont été innocentés, non devant les tribunaux, mais par un communiqué du mouvement de Rached Ghannouchi ! Qui plus est, toutes ces exactions ont eu lieu en présence d’une police totalement passive qui n’intervenait qu’une fois les agresseurs retirés.

Une violence multiforme est partout présente. Sur les réseaux sociaux, et depuis les mosquées des appels au meurtre sont régulièrement lancés. Il n’est donc pas surprenant que l’on passe à l’acte. Quels que soient les coupables, ils bénéficient de cette ambiance délétère et du désarroi qui s’installe dans un pays qui se délite. 

Comme pour donner raison au jugement du regretté Chokri Belaïd sur Hamadi Jebali, le chef  du gouvernement, ce dernier a réagi à chaud en annonçant ce que tout le monde attendait depuis des mois et que Ghannouchi s'employait à empêcher : la constitution d'un gouvernement de technocrates non habilités à se présenter aux prochaines élections, avec pour tâche le redressement du pays et  la préparation des  élections dans  les meilleures conditions.