28 novembre 2012

LIBAN : DANSE AVEC LE LOUP SALAFISTE

La scène libanaise reflète en général assez fidèlement les réalités du Moyen-Orient. Toutes les forces et tous les courants d'idées s'y trouvent représentés. Toutes les contradictions aussi. Chaque puissance régionale y dispose de "clients", et le Liban reproduit la plupart des tensions, des conflits et des rapports de force régionaux avec leurs soubassements internationaux. Dans "Les enjeux de la bataille de Syrie", la question des minorités ethniques et religieuses a été relevée comme étant celle qui détermine et légitime les ingérences des puissances régionales et internationales dans ce pays depuis le démantèlement de l'Empire ottoman. L'Arabie saoudite se pose en défenseur des sunnites, la France,  des maronites, la Russie, des orthodoxes, et il fut même une époque où l'Irak baathiste y soutenait ses partisans contre les baathistes syriens, l'Égypte se tenait derrière les nassériens, etc. La montée en puissance de la communauté chiite dans la foulée de la révolution khomeyniste a introduit l'Iran comme son protecteur, avec le soutien de la Syrie à laquelle les États-Unis ont demandé de rompre ses liens avec l'Iran et avec le Hezbollah.  Le refus de la direction syrienne est la cause des malheurs qu'endure le peuple syrien —resté tout de même majoritairement soudé autour de son armée— et le Liban voisin est désormais lui aussi ouvert aux guerriers noirs du salafisme et d'al-Qaïda, créatures de l'Arabie saoudite et des États-Unis.

Dès le début de la guerre contre la Syrie, des imams en ont pris la tête, comme l'Égypto-qatari Al-Qaradawi, le télésalafiste d'Al-Jazeera, et le cheikh syrien Adnane Al-Arour pour lequel un tiers des Syriens pouvait périr s'il le fallait, pourvu que le régime tombât.

Depuis, la plupart des brigades de combat , toutes affublées de noms à référence islamique, sont commandées par des cheikhs et des imams. Même la coalition de Doha qui prétend représenter l'"opposition" syrienne à l'extérieur est  dirigée par l'ancien imam de la mosquée des Omayyades. Cela montre bien que la Syrie est moins le théâtre d'une guerre civile comme certains se plaisent à le faire croire que celui d'une guerre de religion: en fait une "croisade" contre la laïcité républicaine et la modernité, dont la Syrie —avec le Liban— est la dernière citadelle au Proche-Orient. 

Al-Arour et Al-Qaradawi

Au Liban, les Saoudiens ont jeté leur dévolu sur un imam qui, tout en se défendant d'être salafiste et de rouler pour Riyad, n'en applique pas moins résolument la stratégie anti-iranienne et le sectarisme anti-chiite des wahhabites: le cheikh Al Assir. Pour mieux cerner son ostracisme, il faut rappeler ce que fut le sort des chiites au Liban avant la révolution iranienne. Ils étaient les plus déshérités des Libanais et leur sort ne pouvait être comparé qu'à celui des réfugiés palestiniens. Chiites libanais et réfugiés des camps étaient proches et solidaires. La bourgeoisie sunnite était contre les deux. Elle n'a pas mobilisé les sunnites quand ses alliés de la droite maronite ont massacré les Palestiniens; et quand les Israéliens ont envahi le Liban, ce sont les chiites qui les en ont chassés au bout d'une longue et héroïque résistance.  Georges Corm, historien et politologue libanais de renom, explique bien ce que représente le parti qui les représente : ”Le Hezbollah, qui s'inspire des principes de la révolution iranienne, parvint deux fois à mettre en échec la puissante machine de guerre israélienne, en 2000, en forçant l'armée israélienne à se retirer des territoires occupés au sud du Liban depuis 1978, puis en 2006 en empêchant cette même armée de réoccuper cette partie du Liban; ce mouvement de résistance crée ainsi un contre-modèle à la politique de soumission à Israël et aux États-Unis des principaux gouvernements arabes (en particulier l'Égypte, l'Arabie saoudite et la Jordanie).”(1)

Aussi, les positions d'al-Assir, par-delà ses tentatives de se montrer indépendant, montrent-elles que la bourgeoisie sunnite, les salafistes et les frères musulmans ne font pas seulement cause commune avec les puissants: ils s'érigent en adversaires contre ceux qui n'ont jamais perdu de vue l'importance et le caractère central de la cause palestinienne,  la souveraineté des  États et la primauté du droit sur la force. On appréciera sa phraséologie gratuite au sujet d'Israël qui ne coûte rien et ne recouvre aucune pratique. Sa défense  du régime de Moubarak et des régimes de Doha et de Riyad se passent de commentaires. En définitive, seuls l'Iran et la Syrie ne trouvent aucune grâce à ses yeux !

Rien ne peut mieux illustrer de telles contorsions rhétoriques qu'un entretien vif et bien mené avec cet imam qui monte et qui incarne la stratégie salafiste au Liban et autour duquel certains aspirent à créer un pôle salafiste  : un anti-Hezbollah  contre-révolutionnaire!

Au fil de cet entretien conduit par un journaliste de l'agence syrienne en ligne, arabi-press.com (officielle), le lecteur découvrira le cheikh Ahmad al-Assir, imam à Saïda. Depuis la date de parution de l'entrevue, le 2 août dernier, l'homme a beaucoup fait parler de lui en se livrant à des sit-in, à des barrages de routes, à des  provocations anti-chiites répétées et même à une opération de commando armé pour libérer un fils arrêté par la police pour conduite sans permis! L'impunité dont il bénéficie reflète les hésitations et le désarroi d'un État libanais qui ne sait plus sur quel pied danser face à ce trublion qui menace de faire basculer le pays dans une nouvelle guerre confessionnelle. Ses intrusions intempestives, toujours très médiatisées, sur la scène politique, divise en effet les rangs des sunnites libanais et  pose même un problème à la coalition du "14 mars" que dirige le clan Hariri et son "Mouvement de l'Avenir"; le mouvement opposé,  actuellement majoritaire, étant celui du "8 mars".

L'entrevue renseigne enfin sur les bricolages de la pensée salafiste et sur son art de jongler entre les sphères du politique et du religieux, en passant allégrement de l'un à l'autre chaque fois qu'elle se trouve  en difficulté dans l'une des deux. Répondant à une question éminemment politique, le cheikh de Saïda en arrive a déplorer l'arrivée au pouvoir des islamistes, de peur que leur échec ne rejaillisse sur l'islam. Pourquoi ne leur dénie-t-il pas simplement le droit de mêler la politique à la religion? C'est la contradiction qui divise les rangs des salafistes entre wahhabites hostiles à la prise du pouvoir par les F.M. et  qaïdistes qui y voient une première étape avant la disparition de tout pouvoir et de tout État. Mais  les deux sont les faces d'une seule monnaie… appelée pétrodollar.

Ahmad al-Assir (3ème à partir de la gauce) : " Je suis contre le fait de s’armer, en particulier et en général"
***

- Quelle est votre projet politique, quelle vision défendez-vous ?


- En vérité, j’ai montré maintes fois que mon travail consiste essentiellement à appeler les gens à s’engager sur le chemin de Dieu. Concernant la politique, je replace les faits sous l’angle de la nécessité de lever les injustices et de réagir aux dangers menaçant le pays et sa sécurité.

- Donc, vous n’avez pas de projet politique global à proposer aux Libanais.

- Cela est vrai.

- Ne pensez-vous pas que l’absence d’un tel projet peut fragiliser la base qui vous soutient au moment où beaucoup de courants au Liban voient en vous une alternative à certaines chefferies à la tête de la communauté sunnite ?

- Je ne me pose pas en alternative à qui que ce soit. Je suis franc avec les gens. Je l’ai dit et je le redis : je n’ai pas de projet politique précis pour le moment.

- Dans ce cas, pouvez-vous soutenir le projet de quelqu’un d’autre avec lequel vous seriez d'accord ?


- Je ne peux pas soutenir une ligne politique, mais je peux appuyer les positions de certains.

- Les medias rapportent que vous ne vous définissez pas comme salafiste. Le confirmez-vous ?

- Je confirme.

- Si vous n’êtes ni wahhabite ni salafiste, quel courant suivez-vous ?

- Je suis le chemin des sunnites. Je puise à toutes leurs écoles, non à une seule.

- Ceux qui vous décrivent sont convaincus que vous êtes wahhabite et se réfèrent pour cela aux déclarations de Fadhel Chaker qui a reconnu être salafiste et avoir trouvé sa voie grâce à vos prêches à la mosquée Bilal ben Rabah.

- Vous savez que le frère Fadhel Chaker est un artiste et il n’est pas en mesure de faire la distinction entre les écoles religieuses et les courants d’idées islamiques. Il est en admiration pour le salafisme et les salafistes sont des gens que je chéris, mais je ne suis pas salafiste.

- Si vous ne l’êtes pas, alors vous ne devez pas être d’accord avec la voie qu’il prônent en se basant sur la fatwa d’Ibn Taymiya ? [fatwa du XIVe siècle du nom de l'imam qui l'a émise. Elle rend licite de répandre le sang des Alaouites qui ne seraient pas musulmans. Mais elle ne précise pas s'ils font quand même partie de l'espèce humaine]

- Je suis en accord avec eux dans cette voie sur certaines questions et je suis en désaccord avec eux sur certaines autres. C’est pareil pour les Frères musulmans, le groupe Tabligh et le parti de la libération islamique. Je peux être d’accord avec eux sur certaines choses et en désaccord sur certaines autres.

- Etes-vous d’accord avec moi lorsque j’affirme que la question confessionnelle est celle qui vous a mis en vedette récemment ?

- Non. Cela n’est pas vrai. Nous avons des positions anciennes qui remontent à l’offensive du 7 mars et même bien avant. Nous attaquons le parti de la Résistance pour défendre notre existence, car il étend son hégémonie sur tout le pays. Et je reste sur cette position à son endroit jusqu’à ce qu’il change sa politique. Oui, nous avons élevé la voix avant tout le monde pour défendre la révolution syrienne et je suis le premier à l’avoir soutenue au Liban. J’ai mené, par la grâce de Dieu, un sit-in dans la mosquée Bilal , à peu près quinze jours après le déclenchement de la révolution et une semaine avant l’affaire de Saïda Aïcha [la plus jeune épouse du Prophète] qui a été l’objet d’une offense de la part du cheikh Mohamed Yazbeck le jour même de l’achoura [fête chiite].

[note de l'agence arabi-presss : des sources du hezbollah ont nié l’affaire et ont affirmé que cheikh Yazbeck n’a pas attaqué Aïcha,  soulignant qu’une fatwa de Sayed Khamenei interdit toute attaque contre la personne d’Aïcha ainsi que contre les compagnons du prophète].
Cheikh al-Assir poursuit : je n’ai jamais attaqué les chiites et je maintiens le principe selon lequel ils abordent la religion comme ils l’entendent et nous n’avons pas le droit de nous en prendre à eux, mais ils doivent respecter notre spécificité

- Quelle est votre position sur la fatwa de l’ayatollah Khamenei dans laquelle il interdit l’attaque des Compagnons et toute polémique entre les courants musulmans ?

- Quand il y a eu cette fatwa qui rend illicite la médisance sur certaines figures du sunnisme, j’en ai fait l’éloge dans l’un de mes prêches du vendredi. C’est pour cela que j’ai dénié au cheikh Yazbeck le droit de s’en prendre à Saïda Aïcha, alors qu’il représente Khamenei au Liban.

- Donc vous ne considérez pas les chiites comme des non-musulmans ?

- Jamais. J’affirme toujours qu’ils sont musulmans, même si nous sommes en désaccord avec eux. Puis, ma mère est chiite, ainsi que mes oncles maternels et mes tantes.

- Pensez-vous être l’objet d’une campagne à ce propos ?

- Vous savez qu’il y a une guerre contre l’islam et la religion qui est une guerre mondiale. Il y a des voix au Liban qui reproduisent ce qui s’apparente à une agression contre l’islam et les musulmans. Il n’est pas de l’intérêt de ces parties de refléter la réalité véritable.

- Sur quoi êtes-vous d’accord avec le Hezbollah si vous ne contestez pas son islamité et sur quoi êtes-vous en désaccord ?

- Je suis d’accord avec le parti sur la position générale consistant à faire face au projet américano-sioniste dans la région, mais je suis en désaccord sur sa mise en pratique, parce que, sur le terrain, il utilise ce principe pour servir les intérêts iraniens dans la région. Au sujet de la résistance à l’occupant, je suis d’accord avec lui, mais je lui conteste le droit d’en revendiquer le monopole. Je suis d’accord avec le parti dans la résistance face à l’injustice où qu’elle se trouve, mais je suis en désaccord avec son refus de soutenir les victimes de l’injustice en Syrie et son soutien aux injustes au sein du régime syrien. Ils soutiennent la contestation au Bahrein, tout en soutenant en même temps le régime syrien oppresseur.

- Êtes-vous avec la contestation au Bahrein ?

- Je suis contre l’oppression où qu’elle se trouve. Cependant, les ingérences iraniennes font que la réalité, là-bas, n’est pas très claire.

- Ne croyez-vous pas qu’il y a une révolution contre l’oppression actuellement au Bahrein ?

- Il y a une contestation. Il y a une intifadha, je ne dis pas le contraire. Mais est-elle crédible après l’ingérence claire des Iraniens ? C’est une question qui se pose et la réponse n’est pas claire à son propos à l’heure actuelle, surtout après la menace iranienne directe.

- Pensez-vous que le régime de Hosni Moubarak a assiégé Gaza avec les Israéliens ?

- Je considère que Hosni Moubarak a essayé d’affirmer l'existence de l'Égypte par tous les moyens, même en partenariat avec le Diable.

- Envisagez-vous donc l’Arabie saoudite comme son associé dans le siège de Gaza ?

- Tous les États arabes étaient très impliqués dans la défection à l’égard de la cause palestinienne, ce qui a donné l’opportunité à l’Iran de monter au front.

- Pensez-vous qu’il y a un projet saoudien islamique ou un projet saoudien au service des États-Unis ?

- Je considère que le projet essentiel de tout État arabe est la préservation de son existence, de ses intérêts particuliers et peut-être des intérêts mêmes du pouvoir.

- Vous ne pensez pas que l’Arabie saoudite a un projet islamique ?

- Non, elle ne se présente pas comme un projet islamique. Elle est le projet d’un État qui lui est particulier.

- Vous avez évoqué un projet iranien. Quel mal y a-t-il à ce qu’il y ait un tel projet ?

- Premièrement, ils utilisent des slogans pour flatter les sentiments de la rue islamique. C’est une traitrise sur laquelle nous ne pouvons pas être d’accord. Deuxièmement, ils essaient de provoquer un éclatement des scènes politiques sur le principe du "diviser pour régner", et nous avons souffert de ces pratiques, ici, au Liban, surtout sur la scène sunnite : ils achètent certains et montent les partis et les confessions les uns contre les autres à leur profit. Avant, ils ont essayé de propager le chiisme, mais ces pratiques sont contrées. En général, les pratiques iraniennes dans le monde arabe ne sont pas propres.

- Considérez-vous que l’Iran représente un danger plus grand qu’Israël ?

- Le danger israélien est sans commune mesure et sans égal. C’est l’ennemi principal dont il ne faut détourner personne. Mais le danger iranien n’est pas à négliger.

- Vous avez évoqué précédemment l’hégémonie du Hezbollah au Liban. Mais ne croyez-vous pas, comme moi, que les Hariri sont ceux qui disposent jusqu’à présent de l’hégémonie réelle sur tout l’État libanais?

- Non. L’hégémonie la plus grande est celle du parti de la Résistance parce que, avec son armement, il a changé l’équation et a imposé ses vues après l’opération du 7 mars dans la formation des gouvernements. C’est un fait très clair sur lequel il ne peut y avoir de doutes. Il est normal que les al-Hariri, ou le mouvement de l’Avenir, cherchent toujours, comme tout parti et toute chefferie, à engranger les acquis. Cela veut dire qu’il n’y a pas aujourd’hui de parti prêt à laisser la voie ouverte à un autre à son détriment. Mais l’armement dont dispose le Hezbollah lui donne les moyens de l’hégémonie parce qu’il a une dimension sectaire. C’est un fait qui menace la vie libanaise, la paix civile et fait que certains citoyens en sont arrivés à considérer que ceux qui détiennent les armes se comportent en enfants de la maîtresse de maison alors que ce ne sont que les enfants de la servante. Pour cela, j’ai appelé cheikh Hassan Nasrallah en toute modestie et en toute amitié à venir s’asseoir à la table des discussions, non pas avec lui personnellement, mais avec toutes les parties libanaises, parce que, comme je l’ai dit, je ne veux pas agir sur le terrain politique, je ne représente pas un parti et je n’aspire pas à représenter quoi que ce soit. En toute modestie, je dis que le dialogue entre toutes les parties de bonne foi peut aboutir à une solution avec la grâce de Dieu.

- Quelle est la solution selon vous ? Remettre les armes [du Hezbollah] à l’État, alors que, comme vous le voyez bien, toutes les parties en présence en disposent et pas seulement la Résistance ?

- Je suis contre le fait de s’armer, en particulier et en général. Au Liban, il y a de nombreuses confessions. Si elles s’armaient, elles représenteraient un danger les unes aux autres et l’on reviendrait à un scénario que nous avons déjà vécu au cours de la guerre civile. Je suis à cent pour cent contre l’armement et sa prolifération. Quant à la comparaison entre l’armement de la résistance et celui des autres, elle n’est pas équilibrée, car l’armement le plus important est entre les mains du Hezbollah et c’est ce qui pousse les autres à s’armer.

- D’après vous, Hariri  représente-t-il les sunnites libanais ?

- Il représente politiquement la majorité d’entre eux. Et je fais toujours la différence entre le référent politique et le référent religieux. Cela veut dire qu’il n’est pas nécessaire qu’il soit un référent sunnite en étant le représentant de la majorité des sunnites.

- Qui est, selon vous, le référent religieux des sunnites ?

- Il y a diverses sources au Liban : celles qui croient à la pensée des Frères musulmans ou à  celle du parti Attahrir [Parti de la libération islamique], celles qui suivent le Waqf [ ministère religieux ] représenté par le mufti de leur région et pas seulement au mufti Qabbani [le mufti du Liban], parce que chaque région a son mufti et ses fidèles. Les salafistes ont leurs sources qui se situent pour la plupart à l’extérieur du Liban. Quant à moi, je ne me réfère absolument à rien, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur et je respecte tous les courants avec lesquels je peux être tantôt en accord total et tantôt en total désaccord.

- En quoi êtes-vous d’accord avec les tenants d’al-Qaïda ?

- Au sujet de l’injustice, je suis en accord avec eux, surtout l’injustice faite aux Palestiniens [sic!] et de l’oppression que nous subissons de la part d’Israël et de ses agents. Cependant, l’instrumentalisation qu’ils font de l’injustice, comme le détournement d’avions, la destruction des tours jumelles et tout ce qui ressemble à ces choses, je suis en désaccord avec eux.

- Envisagez-vous une coopération avec les Saoudiens et leurs supporters au Liban ?

- Je ne veux aucun soutien politique ou matériel de la part d’aucune partie.

- Que pensez-vous de l’implication saoudienne au Liban ?

- J’ai dit que l’Iran a un projet, mais l’Arabie saoudite n’a ni une action concertée, ni un projet clair. Oui, ils ont des alliés au Liban, mais ils n’ont pas un projet pour le Liban. Dans l’absolu, je ne me situe par rapport à une partie ou à un État que dans le cadre de leurs positions respectives sur une cause donnée. Je peux soutenir l’Arabie saoudite dans une position et m’y opposer à propos d’une autre. Je ne dépends de personne et je ne crains que Dieu. Si je soutiens l’Arabie saoudite sur un point, je le fais savoir et si je la condamne sur un autre, je le fais également au grand jour. 



Al-Assir dans son bureau, le drapeau des salafistes à sa gauche. Mais il n'est pas salafiste.

- Au cours d’une fête récente dans la Békaa, vous avez incité au meurtre du président Bachar al-Assad… Serez-vous capable d’appeler au meurtre du président des Etats-Unis ?

- Bachar al-Assad a commis d’horribles massacres dans les rangs syriens, uniques dans l’histoire. Je n’ai pas demandé aux Libanais de tuer le président ; je me suis adressé à ses proches parmi ceux qui éprouvent des remords. Quant aux USA, nous sommes en conflit avec eux, un conflit historique, mais ils n’ont pas déclaré la guerre au Liban. Oui, ils soutiennent le projet sioniste et c’est un soutien criminel, mais ce soutien à Israël et notre conflit avec eux n’ont pas pris la forme de boucheries telles que celles qui se produisent en Syrie.

- Concernant les boucheries en Syrie, croyez-vous qu’elles sont imputables à une seule partie ? N’y a-t-il pas une fitna [discorde, chaos] là-bas ?

- Ce sont des boucheries imputables à une seule partie. Ceux de l’armée syrienne libre (ASL) ont fait le choix des armes pour se défendre après avoir mené dix mois de révolution pacifique.

- Il y a quelques jours l’ASL a commis une boucherie dans le village de Husseibié, près de Homs. Pensez-vous qu’elle est à mettre sur le compte de l’autodéfense, alors que les victimes sont des paysans désarmés ?

- Je condamne tout massacre des croyants, qu’ils soient alaouites ou sunnites, mais vous savez qu’il y a un chaos provoqué par la machine meurtrière du régime syrien et il est interdit aux medias d’accéder. Comment pouvons-nous, dès lors, connaître l’identité des attentats contre les civils ?

- Cet élément ne doit-il pas également être pris en considération au sujet des massacres mis sur le compte du régime ?

- De toute façon, je suis avec celui qui subit l’injustice et contre son oppresseur, indépendamment de sa religion. Cela veut dire que si Assad était sunnite et que sa victime était alaouite, je serais avec l’Alaouite contre le Sunnite.

- Quelle fatwa émettriez-vous si vous devez le faire à propos du soutien fourni aux activistes syriens de la part des Occidentaux ?

- Je refuse tout soutien européen à la révolution syrienne et je rejette toute intervention militaire étrangère.

- Vous l’interdisez ou vous le refusez ?

- Je le refuse. Quant à interdire, c’est autre chose. Cela est du ressort des ulémas syriens. Il y a des ulémas qui dirigent la révolution sur le terrain. C’est à eux d’émettre une telle fatwa. Moi, de mon côté, je considère que c’est aux États arabes de résoudre la question militairement.

- Le peuvent-ils, d’après vous ?

- S’ils le veulent, ils le peuvent.

- Voyez-vous dans le "printemps arabe" l’annonce d’un pouvoir islamique bien dirigé ?

- J’ai de la crainte au sujet de l’arrivée des islamistes au pouvoir. Ils ont tellement affirmé que « l’Islam est la solution » que leur venue au pouvoir va mettre ce slogan à l’épreuve de son application. Et je suis sûr —mais Dieu seul sait— qu’ils ne vont pas être en mesure d’appliquer complètement l’islam par le biais de l’exercice du pouvoir. J’ai peur qu’ils n’échouent et que les gens en arrivent à croire que l’islam a échoué. Dans ce cas, ils auraient porté un mauvais coup à l’image de l’islam.

- Quel est le projet islamique valable pour l’exercice du pouvoir ?


- En toute simplicité, je dis que l’islam est un appel, un message. Si les gens y croient et y trouvent réussite et salut, ils feront en sorte de l’appliquer. Mais œuvrer à appliquer l’islam par le biais du pouvoir, ils n’y arriveront pas.

- Je vous ai entendu critiquer l’Arabie saoudite dans les medias, mais vous n’avez pas critiqué Qatar et la base d’al-Aïdid qu’il abrite. Cela est-il en accord avec les intérêts islamiques ?


- Je suis contre toute base étrangère dans les pays arabes et musulmans.

- Condamnez-vous le Qatar et son émir pour l’existence de cette base d’où partent les avions qui bombardent les musulmans en Afghanistan et d’où sont partis les avions qui ont tué les Irakiens ?

- Je condamne la présence des bases dans les pays arabes et musulmans. C’est une condamnation politique, non une condamnation rendant licite les actions violentes [!]

- Ainsi, vous ne considérez pas comme licite la mort du traitre qui abrite les avions qui ont tué des milliers de musulmans en Irak ? L’auteur d’un tel forfait ne mérite-t-il pas la mort selon la charia ?

- Je ne suis pas en mesure de juger des actes qui nécessitent l’avis de savants et de jurisconsultes.

- Mon avant dernière question concerne une certaine personne qui serait, dit-on, un intermédiaire entre vous et Tamime ben Hamad ben Khalifa* et, pour finir, Monsieur X qui réside au Brésil et qui serait votre soutien financier.

- Pour ce qui concerne Tamime ben Hamad ben Khalifa, je ne le connais pas et je ne connais pas l’intermédiaire dont vous parlez. Les services de sécurité, la Justice et le gouvernement ont les moyens de connaître l’origine de l’argent qui me parvient de l’extérieur. Aussi, j’affirme que je ne reçois pas de financement de la part d’aucune partie arabe ou musulmane, au Liban et à l’extérieur. Et si je ne suis pas assez clair, j’appelle alors les gens de ne plus fréquenter mes cours ni à prier sous ma direction. Quant à Monsieur X, oui, c’est un ami très cher de la mosquée Bilal ben Rabah et il soutient avec son argent et celui de sa famille les activités de la mosquée comme le font des milliers d’autres parmi les assidus à mes prêches. C’est là la source unique de financement.



Khadhar Saïd
Arabi-press.com.
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 (1) Georges Corm, Pour une lecture profane des conflits, La Découverte, Paris octobre 2012.
* Le prince héritier du Qatar 


15 novembre 2012

QUI T'AS FAIT ROI ?

D’ordinaire, même dans les situations politiques les plus opaques, un parti politique, un groupement d’intérêts (syndicats, ou autres), une association religieuse ou tout rassemblement, obéit à des règles sociologiques et dispose d’une légitimité historique, politique, sociale, culturelle, ou autre. Mais il est surtout géographiquement enraciné au sein d’une société dont il est un représentant institutionnel, reconnu ou non. Par ailleurs, quelle que soit la formation en question, sa direction émane d’un vote ou d’un consensus qui lui confère à la fois sa crédibilité, sa fiabilité et sa capacité d’agir et d'être obéie. En ayant dans l’esprit ces données élémentaires, que penser du groupement qui vient de naître à Doha sous l’appellation pompeuse de « Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution » ?

 

Naissance sous ultimatum

Les personnalités signataires de la plateforme de ladite « coalition », l’ont fait sous la menace de ne pas pouvoir quitter la salle de réunion où elles avaient été conviées avant de parapher l'accord. L’auteur de l’ultimatum, leur hôte richissime, est un « émir » qui ne connaît comme révolution que la contre-révolution, qui ignore ce que « national » veut dire et qui embastille ou liquide toute « opposition ». Qui plus est, cette « coalition » de personnes est née parce que le souverain étatsunien a décidé que le CNS (« conseil national syrien, né à Paris) n’était pas assez représentatif et qu'il fallait lui substituer au plus vite une autre formation. Comment, dans ces conditions, peut-on ressentir le moindre respect pour ces hommes, et cette femme unique, signataires de ce pacte avec le diable dont le premier commandement est : « Avec le régime syrien tu ne négocieras point », et qui se traduit par : « La Syrie tu détruiras et son armée à jamais tu affaibliras ».

Une plante hors-sol

La « coalition » est un rassemblement hétéroclite d’ambitions qui convergent vers un seul objectif : la prise du pouvoir à n’importe quel prix. Ses éléments se soucient comme de leur première chemise du bien de la société syrienne. Cette plante hors-sol, alimentée aux hydrocarbures, ne tient debout qu’appuyée sur ses tuteurs, tellement nombreux, qu’ils en arrivent à la cacher, alors qu’ils voudraient être cachés par elle ! Car il ne faut pas oublier que ce groupement de desperados sert, en dernière analyse, à justifier une intervention étrangère contre la Syrie sur le modèle libyen (dont on connaît les tristes résultats) concoctée en partie  dans les alambics d'Al-Jazeera du Qatar.


Un cocktail infect

Cet assemblage peut être aussi comparé à un cocktail composé à partir du mélange peu savant de divers ingrédients pour obtenir une boisson infecte : un chrétien mâtiné d'un soupçon de communisme, un kurde lambda, quelques « démocrates » perdus (comme du pain perdu), une femme-alibi… et une teneur islamique garantie à plus de 60° arrosée à l'essence salafiste relevée d'un zeste de piment quaïdawi; juste assez pour ne pas tomber raide à la première gorgée !

Une bulle spéculative

Ce mélange détonant et gazeux aux contours indéfinis à la structure floue fait également penser à ces bulles spéculatives qui éclatent épisodiquement dans le ciel des transactions internationales. Sauf qu'il s'agit ici de spéculations et de transactions non pas économiques et financières, mais politiques et stratégiques. On lance des agents-actions labellisés "islamisme modéré", "djihadisme contrôlé", "démocratisme benêt", "patriotisme-baudruche", etc. et on observe le comportement du "marché" arabo-musulman. Le Conseil de coopération du Golfe achète en vrac. La Ligue arabe ne peut pas refuser des actions toxiques étant elle-même devenue une institution virtuelle, et la France est preneuse tant que c'est le Qatar qui paie!

Bref, cette créature du Frankenstein arabe du Qatar ressemble à tout sauf à ce que peut enfanter une société normale comme mouvement politique ou social. Et que dire de sa direction qui n’émane ni d’un consensus, ni d’une élection; qui ne s’impose ni par son autorité politique, ni par le charisme d'un chef, mais qui dépend corps et biens d'une marionnette : l'émir de Doha ?
Une créature dont les parrains veulent détruire la Syrie et qui se taisent —quand ils ne l'applaudissent pas— devant la nouvelle agression barbare de l'armée sioniste contre un camp de concentration à ciel ouvert d'un million et demi de prisonnières et de prisonniers.



14 novembre 2012

LE MAGHREB ET L'ORIENT

Les réflexions qui suivent ont été suscitées par la discussion d'un article signé Hassan Sahloul, La matérialisation humiliante de l'impuissance arabe, paru dans le journal Les provinciales, — une  lettre confidentielle à distribution limitée publiée à Lyon (n°23 du 9 septembre 1991). Noureddine Bouarrouj réagit à la fréquente confusion faite par certains intellectuels entre l'aile orientale et l'aile occidentale du monde arabe. Comme les notes ajoutées en bas de page le montrent en partie, sa réflexion éclaire d'un jour nouveau certains aspects dés évènements dont le Maghreb comme le Machreq sont le théâtre depuis la révolte tunisienne du 17 décembre 2010.

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LE SENTIMENT NATIONAL ET LE VÉCU DE LA DÉFAITE

Depuis le début du siècle l'Orient a toujours vécu moralement avec des défaites. L'Égypte seule peut-être représente un cas particulier. Elle n'a pas eu le même parcours au sein de l'Empire ottoman. Elle a connu ensuite la victoire, surtout celle de la nationalisation du canal de Suez , et elle n'a sombré que récemment dans le monde des défaites, tout en les atténuant et en considérant qu'en 1973 elle avait ébranlé l'armée israélienne.
Avec le sionisme et sa persistance en Israël, un énorme vécu d'échec caractérise l'Orient. Le dernier en date est lié à la défaite de Saddam Hussein.
Cette situation est à contre-courant de celle du Maghreb dont l'émancipation a commencé après la Deuxième Guerre mondiale grâce au Mouvement national.
Au Moyen-Orient le Mouvement national a avorté.
Que ce soit avec les Ottomans ou avec les puissances coloniales mandataires qui ont pris la relève, il y a eu toujours  des régimes au Machreq. Que l'Empire ottoman divise la région en plusieurs sandjaks ou que la France divise la Syrie en plusieurs morceaux, il y a toujours eu des régimes. Ce qui dénotait avec le Maghreb du début du XXème siècle où l’Algérie a perdu tout régime [pour devenir un département français], tandis qu’en Tunisie un régime [husseinite] a subsisté ancré dans le peuple mais totalement sous protectorat français, dénué de pouvoir et d’armée, tout comme ce fut le cas au Maroc après son occupation.
Au Moyen Orient, il y avait des régimes qu'on pouvait manipuler. Que ce soit Hussein de Jordanie ou le Chérif Hussein bin Ali de La Mecque, il y avait toujours des potentats avec lesquels les puissances occidentales passaient des accords sur le dos des peuples. Donc les régimes conduisaient les affaires de la politique et les rares mouvements populaires comparables à ceux du Maghreb ne se sont pas dressés contre la colonisation européenne mais contre l'Empire ottoman. Au Maghreb, et c'est ce qui nous caractérise, ce sont les mouvements populaires qui ont conduit des guerres et les ont perdues ; ce ne sont pas les régimes. Ce qui fait que les mouvements populaires au Maghreb ont fondé des États, alors qu'en Orient les directions sont souvent le fait de compromis avec les puissances occidentales. C'est pourquoi on a eu longtemps affaire au Moyen-Orient  à la pratique des coups d'État.
Le Maghreb a toujours, jusqu'à nos jours, connu une sorte de combinatoire entre les peuples et leurs régimes.
Jusqu'à 1962 il a certes vécu une humiliation par l'occupation, l'administration directe et une colonisation de peuplement beaucoup plus forte, plus aliénante et plus dure que celle que l'Orient a subie. Mais la libération du Maghreb a aussi a été plus régénératrice et on ne vit pas sur un sentiment d'échec. L’échec est en train de venir maintenant dans la mesure où les mouvements de libération nationale n'ont pas réalisé les promesses ou les espoirs qu'on a fondés sur eux.
Au Moyen-Orient, avec Israel, les peuples vivent la permanence de l'échec et attendent tout des régimes.

LE CHEF, L'ÉTAT, LES RÉGIMES, LE NATIONALISME  ET L'EMPIRE

Ce que nous appelons au Maghreb un chef (un zaïm), c'est un leader populaire qui ne vient pas de l'État et qui n’y aboutit pas pour devenir chef, mais au Moyen-Orient les zaïms qui ont voulu jouer des rôles modernes, comme Nasser, Saddam Hussein et actuellement aussi Hafez el-Assad, sont parvenus à l'État pour devenir des zaïms. Même s'ils ont des parcours à l'intérieur de partis comme le baath, leur leadership procède de l'État et non du parti, alors qu'au Maghreb, le zaïm se constitue dans le mouvement populaire; un phénomène qui arrive pour la première fois au Moyen-Orient avec Yasser Arafat (1).
Toutes ces différences font que l'on aborde les mêmes choses au Maghreb et au Machreq — comme l'affaire palestinienne— mais on ne les conçoit pas de la même manière (2).
Une autre différence à souligner concerne la question nationale. Elle s'est aussi constituée au Machreq contre des peuples locaux : l'arabisme contre le Turc et contre le Perse, et cela tout au long de l'histoire. Chez nous, le nationalisme est essentiellement anti-colonial et surtout anti-chrétien-catholique remontant au ressenti de l’époque de la Reconquista . Alors qu'eux, en tant qu'Arabes reconstituent leur nationalisme, non pas contre l'Europe —par le biais des minorités, certaines puissances occidentales sont même apparues comme des libératrices —, mais à l'égard des Perses (guerre Iran-Irak) ou par l'affirmation de la laïcité contre l'Islam.
Il faut remarquer toutefois que le nationalisme en Orient vise à se résorber en une seule nation, donc à s'annuler. C’est pourquoi cette région n'a pu connaître une sorte de paix relative entre ses peuples que lorsqu'elle a été comprise dans un empire où les aspirations nationalistes implosent et où chacun se positionne et essaie de trouver sa place dans le cadre de cet empire (3).
En Tunisie, au cours des deux événements très importants que furent la révolte de Ben Ghedhahem* et l'attaque militaire française de 1881, la population qui s'est révoltée pensait que  l'Empire ottoman pouvait venir à leur secours, soit pour changer le bey, soit pour contrer les Français. Elle ne voyait pas dans les ottomans un ennemi, mais le contraire.
Depuis, en tant que maghrébins nous avons notre façon de lutter, nos priorités et l'exigence de nous libérer nous-mêmes plutôt que d'attendre notre libération de l'Orient avec lequel nous partageons une destinée commune.
De leur côté, les mouvements politiques de l'Orient n'ont jamais compté sur l'apport du Maghreb. Ils ont pensé que les mouvements maghrébins peuvent être des mouvements auxiliaires de leur libération, mais ils se placent, eux, à l'avant-garde et considèrent que le Maghreb doit suivre  la stratégie arrêtée par eux. Dans les moments de faiblesse de notre histoire, il y a des gens qui ont admis cette tendance, mais d'autres l’ont rejetée, préférant compter sur eux-mêmes et sur une stratégie propre relevant des problèmes spécifiques au Maghreb. C'est ici qu'il convient de poser la question du devenir et de la fonction de la Tunisie dans le Maghreb et dans le monde arabe. Quel doit être son rôle ? Quelles sont ses particularités ? Quelle est sa spécificité ? Les Tunisiens ont été des précurseurs en politique. Ils ont privilégié l'arme politique et diplomatique sur l'armée et le peuple. La Tunisie a une conception politique et un parti qui la définit et qui a la plus grande longévité dans le monde arabe. Elle a des capacités intellectuelles dans le domaine arabe et moderne depuis les années cinquante. Mais la  spécificité culturelle et politique peut-elle être purement tunisienne et  pourvoyeuse de culture et d'idées ? C'est une question qu'il faut réviser, car les forces centrifuges à l'intérieur de la Tunisie existent et menacent le pays de dislocation. Le pays a eu plusieurs malheurs dans son histoire à cause de cela (4).
En tout état de cause dans les pays du Maghreb aucun parti n'est né sur la base du nationalisme arabe — c'est une idée absente du FLN, du PPA, du Destour, de l'Istiqlal et de l'USFP — alors que l'inverse est vrai au Proche-Orient. Mais chaque fois que les régimes maghrébins et les partis se trouvent en situation d’échec survient la fuite vers l'extérieur par le biais de l’arabisme ou de l’islamisme, ou en courant derrière le rêve d’un Maghreb uni quand il y a vraiment une impasse. En 1948, alors que deux mouvements dominaient la scène, l'islamisme et l'arabisme, (tous deux contrôlés par la Zitouna), les Tunisiens allaient se battre en Palestine.


DOMINATIONS ÉTRANGÈRES ET SPÉCIFICITÉS

Le Maghreb a connu deux formes de domination occidentale dans son conflit spécifique avec l'Occident : le mandat et l’occupation de peuplement. Le seul dénominateur commun avec le Proche-Orient vient du fait que l'Occident a mené dès le début une politique d'exploitation, de domination et d'agression dans toute l’aire arabe. Toutefois,  l'Occident des maghrébins est latin et catholique, impliqué donc dans les Croisades, alors que celui du Proche-Orient est à dominante anglo-saxonne et protestante et n’a pas été impliqué dans les Croisades. Cela dit, et d’une certaine façon, le Maghreb a été protégé de l'Angleterre — alors puissance dominante — par la France.
Il faut  s’interroger à cet égard sur l'histoire occidentale dans sa relation avec les minorités. Pourquoi telle puissance a-t-elle choisi telle minorité ?
On comprend pourquoi les Français ont choisi les maronites avec lesquels ils sont en rapport depuis les croisades, à quoi s’ajoute le rôle de la France "fille ainée de l'Église" pour la défense des lieux saints, la protection des minorités catholiques, etc..
La Russie a choisi la défense de la minorité grecque orthodoxe en Orient
Restent les Anglais. S’ils ont d’abord choisi les druzes, en tant que branche de l'alaouisme qui a des affinités et des ouvertures avec le christianisme, c’était surtout contre leurs rivaux français qui avaient misé sur les  rivaux historiques des druzes, les maronites.Les Anglais auraient voulu certainement trouver une branche chrétienne, mais, en dehors des catholiques et des orthodoxes, il n'y a pas au Proche-Orient de minorité protestante. Les Anglais, non seulement ne sont pas catholiques, mais ils ont une Église nationale, l'Église anglicane. Comme ils ont besoin d'un point d'ancrage dans la région, ils ont trouvé la minorité juive. Il existe un rapport entre les juifs et les protestants : c'est l'Ancien Testament qui n'a pas la même valeur ni dans l'Église catholique ni dans l'Église orthodoxe, pour lesquelles la rupture avec l'Ancien Testament est nettement établie.
Par contre les protestants, quand ils ont redécouvert la Bible,  ont privilégié l'Ancien Testament où ils puisent notamment le mythe de la Terre promise qui a beaucoup servi dans la conquête de l'Amérique, de l'Afrique du Sud et même de l'Australie, et qui opère en Palestine avec les mouvement sionistes. Ce mythe a été un élément de rapprochement idéologique avec les juifs. On a découvert que les premiers qui, en Tunisie, ont demandé au bey Sadok de reconnaître une association israélite internationale, ont été les Britanniques qui sont revenus plusieurs fois à la charge malgré le refus du bey qui protestait de la nécessité de garder ses sujets sans allégeance à l'égard de l'étranger.
En outre l'Angleterre était, plus que la France, un pays marchand. L'essentiel de sa puissance à l'époque provenait du commerce. Or, l'élément commerçant qu'elle a trouvé dans le monde arabe où il n'y a pas de protestants, ce sont les minorités juives.
Pourquoi les sunnites, au Moyen-Orient, ont-ils toujours eu mauvaise presse en Occident et étaient-ils détestés par les puissances coloniales dont la propagande anti-sunnite était très forte ? C'est parce que les sunnites tenaient à leur allégeance à l'Empire ottoman plus que les alaouites ou les druzes. Ce sont les sunnites qui étaient l'élément de résistance le plus fort à la pénétration européenne et ces "orthodoxes de l'islam" étaient taxés de dogmatisme, de fanatisme, etc.
La France se rattrapera en Afrique du Nord où elle n'avait découvert que des juifs, comme minorité, et plus tard les Kabyles, mais ce n'était pas son choix réel. La France n'est pas un pays qui a utilisé la minorité juive dans le monde arabe comme support de sa politique de pénétration et d’influence.
Enfin l'Angleterre a été souvent un pays beaucoup plus libéral que la France. Son libéralisme était plus avancé du point de vue des institutions. Ce qui a permis aux juifs d'arriver au pouvoir (Disrali) et d'être présents au niveau de l'institution parlementaire qui imprègne profondément la mentalité anglaise.
Les États-Unis, quand ils ont pris la relève de l'Angleterre, se sont appuyés à leur tour sur la minorité juive, mais, à la différence de la Grande-Bretagne, ils tentent par le biais des missionnaires d'implanter le protestantisme au Liban (5) et d'avoir une certaine influence sur les chrétiens par le biais des missions, des écoles, etc.

Noureddine Bouarrouj, Paris Octobre 1991

(1) Le cas de Yasser Arafat  semble bien une exception, puisque, Mahmoud Abbas se maintient au pouvoir à la tête de l’ « autorité palestinienne », imposé par les puissances arabes et occidentales, car son mandat a pris fin depuis des années.
(2)  C’est peut-être la raison profonde pour laquelle, au Maghreb, il y a eu tout de suite un soutien pour ce qui a été perçu, en Syrie, comme un mouvement populaire. Noureddine Bouarrouj a vu juste en soulignant la prépondérance des régimes sur les peuples, puisque, en dernière analyse, les acteurs régionaux de l’épouvantable tragédie syrienne sont les régimes turque, saoudien, iranien et égyptien : le peuple syrien étant le dernier à pouvoir agir sur son propre destin. On lui a volé sa révolution démocratique et chacun essaie de lui imposer un régime à la place d’un autre.
(3) Nous touchons ici du doigt les raisons pour lesquelles les Saoudiens, qataris, jordaniens et autres égyptiens sont à ce point attachés à l’impérialisme étatsunien malgré le soutien de ce dernier à la spoliation du peuple palestinien : il arbitre leurs différends et il est considéré comme un moindre mal par rapport à leurs divisions intestines chroniques.

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*Chef de la tribu des Majer, de la région de Kasserine, il est l'une des figures emblématiques de la révolte menée en 1864 contre le pouvoir beylical, suite au dédoublement des impôts imposé en 1858 par la politique financière instaurée par le ministre Mustapha Khaznadar.
Alors que les soldats du bey s'en prennent à toutes les tribus, Ali Ben Ghedhahem ordonne la désobéissance fiscale et se voit contraint de se réfugier dans les montagnes près d'Oueslatia et Bargou et d'organiser la résistance ; d'autres tribus se rallient à son mouvement dont les Ouled Ayar de la région de Makthar les Jlass et les Oueslat de la région de Kairouan, les Hemamma de la région de Sidi Bouzid et les Frachich de la région de Kasserine.
En avril 1864, Ben Ghedhahem et ses alliés déclarent la révolution, mouvement qui gagne les trois-quarts de la population, n'épargnant que la capitale Tunis et la région du cap Bon. Toutefois, grâce à des « manœuvres de ruse, de perfidie, de convoitise et de promesses », les alliances tribales finissent par se rompre. Ben Ghedhahem est capturé — ou se rend selon certaines sources — torturé au palais du Bardo puis incarcéré dans le fort de la Karraka de La Goulette jusqu'à sa mort par empoisonnement le 10 octobre 1867. (Source : Wikipédia)


(4) L'actualité tunisienne offre une manifestation nouvelle de ces forces de dislocation du tissu social.
(5) Et désormais aussi en Algérie.