31 mars 2012

UN MONDE ARABE SANS LEADERSHIP

Le sommet de la Ligue arabe qui s'est tenu jeudi 29 mars à Bagdad a été un non-événement, comme du reste la plupart de ses éditions précédentes depuis au moins trois décennies. Il les surpasse même tous en insignifiance avec
- une Syrie "suspendue", au mépris de l'esprit et de la lettre de la charte de la L.A (1); 
- la participation de représentants de pouvoirs transitoires en Libye et en Tunisie, deux pays fragilisés où la paix civile est menacée ;
- l'absence de représentants du Yémen, pays en cours de fracassement;
- l'absence des "grosses pointures" : l'Algérie, le Maroc, l'Égypte (également en transition), sans parler de l'Arabie saoudite qui s'est mise en retrait tout comme le Qatar, son compère.

Ce sommet fantôme, tenu dans la "zone verte" de Bagdad, entourée de murs en béton et de barbelés, dans un pays ravagé, où l'électricité et l'eau potable en continu font encore défaut à la majorité de la population, a accouché d'une résolution qui reconnait implicitement l'impuissance et l'illégitimité qui frappent l'institution arabe : la crise majeure de Syrie est en effet déléguée à l'ONU à travers la mission de bons offices confiée à Kofi Annan (2). Autrement dit, comme à l'époque postcoloniale, le sort du monde arabe est placé sous mandat des Nations-Unies.

L'Histoire se répète, mais en farce :
1er acte : une "révolte arabe" où Al-Djazeera joue le rôle d'un Lawrence d'Arabie pour chasser les vilains dictateurs arabes à l'aide de gentils insurgés lourdement armés (en Libye et en Syrie) et dans le cadre d'une campagne hollywoodienne de mensonges médiatiques;
2e acte : les dirigeants arabes bédouins (Qatar et Arabie saoudite) prennent la Ligue arabe en otage et s'unissent avec les Occidentauxs pour donner le coup mortel à la Syrie, le dernier pays résistant du monde arabe, pour imposer un nouveau démembrement de type Sykes-Picot : le "Nouveau Grand Moyen-Orient".
Mais, coup de théâtre inattendu : deux bras armés de bâtons sous forme de vétos ont fait leur apparition semant la panique dans les rangs des joueurs!

À la lumière de ces développements, les événements tunisiens revêtent leur vraie dimension : ils ont été une diversion, fort heureusement profitable au peuple tunisien qui a pu ainsi se défaire d'une dictature de cauchemar. Mais ils ont créé une illusion d'un "printemps arabe" qui ne s'est pas propagé spontanément sur les rives du Nil, mais à gros renforts de moyens médiatiques.
Le rôle joué à cet égard par les organisations soi-disant non-gouvernementales états-uniennes a d'ailleurs été montré du doigt avec l'inculpation par la justice égyptienne d'ONG financées par la CIA, la saisie de leur matériel et l'arrestation de leurs dirigeants. Mais Washington a tout fait pour les faire libérer, empêchant la justice de suivre son cours et  d'étaler au grand jour des faits destinés à rester dans l'ombre.
Le forfait libyen qui a suivi a permis de "clouer" l'Égypte  et l'Algérie, désormais menacées à leurs frontières respectives par la nébuleuse d'Al-Qaïda, qui fut si utile aux wahhabites et aux États-Unis en Afghanistan. Le Caire et Alger, désormais acculés sur la défensive, le terrain a été libéré pour des chefs d'État bédouins  au sein de la Ligue arabe pour la retourner contre la Syrie.

La déstabilisation de la Libye pèse également sur l'évolution des événements tunisiens. La paralysie qui frappe partiellement le gouvernement de transition devant les exactions répétées et les provocations des "salafistes" de plus en plus nombreux et actifs, y trouve en partie son explication : la Libye, où les forces d'Al-Qaïda défilent militairement en plein jour, est une épée de Damoclès qui pèse sur le pouvoir tunisien  qui oscille entre une démocratisation réelle souhaitée par le peuple et une forme "islamisée" de pouvoir avalisée par Qatar et ses maîtres.

Si l'on s'en tient au strict examen des faits et si nous maintenons le parallèle avec le "Grand jeu" qui a mis en forme le dépècement de l'empire ottoman au début du siècle dernier, nous constatons qu'en lieu et place de l'empire ottoman défait se trouvent aujourd'hui d'authentiques nations. Ce sont l' Égypte, l'Algérie, la Syrie, le Yémen et l'Irak, qui sont réduites à l'impuissance par des nations à base tribale sans histoires spécifiques, sans institutions enracinées, tous d'origine bédouine, façonnées par, ou avec l'aide de la Grande-Bretagne.

Le géant nationaliste arabe (représenté par ses trois composantes essentielles, l'Égypte, la Syrie et l'Algérie) se trouve terrassé par les lilliputiens qui n'ont pour religion que le désert : ces bédouins dont  Ibn Khaldoun condamnait le nihilisme destructeur.


À ces royaumes nés au début du siècle dernier dans le cadre du dépècement de l'empire ottoman (A.Saoudite, Koweit, Qatar, Jordanie…), il convient d'ajouter l'État d'Israël. Ce sont donc ces marionnettes de l'empire anglo-saxon qui ont le pouvoir au sein de la Ligue arabe par délégation de leurs maîtres de Londres et de Washington. Ce sont eux qui ne sont jamais dénoncés pour leurs régimes oppresseurs.  Quant à Israël, grâce à ces compères arabes artificiels (la Jordanie et l'Arabie saoudite en particulier), il peut continuer à dévorer tranquillement sa proie palestinienne (il en est à s'attaquer à Jérusalem, son cœur) sans être inquiété, ni par les marionnettes ni par les maîtres des marionnettes.

L'action de ces régimes est d'autant plus négative qu'il ne leur est pas possible de dépasser leur rôle destructeur pour passer à une phase constructive. Interdits de leadership arabe à cause de leur origine artificielle, de leur vassalité et de leur illégitimité, ils sont condamnés à empêcher l'émergence d'un leadership authentique qui les enverrait dans les poubelles de l'histoire. C'est pourquoi il leur est impossible de soutenir un mouvement authentique de démocratisation dans le monde arabe, et Paris, Washington et Londres le savent parfaitement. Voilà la raison véritable de l'acharnement contre la Syrie où un début de printemps a bien eu lieu, porté, de façon pacifique, par une opposition dont les leaders locaux ont passé parfois jusqu'à deux décennies dans les prisons du régime baathiste. Mais ce mouvement a submergé par les frères musulmans syriens soutenus par Riyad et Doha, et secourus sur place par 600 djihadistes (chiffre officiel qui peut être réévalué) dirigés par un chef d'Al-Qaïda, Abdelhakim Belhaj.

Abdelkarim Belhaj
L'objectif était, et reste, la destruction de la structure pluraliste de la société syrienne qui compte plus de quarante ethnies et confessions et dont la clé de voûte est le pouvoir détenu par la minorité alaouite dans un pays où le sunnisme est hégémonique. Toute évolution de la société syrienne, par les réformes, fussent-elles au départ minimes, vers une vraie démocratie, menacerait l'essence même des régimes du Golfe, car tout ce qui se passe en Syrie a un effet entraînant à l'échelle du monde arabe, particulièrement dans sa partie méditerranéenne où les peuples ont prouvé leur aspiration réelle à la démocratie.
Le rôle de l'Arabie saoudite et de  Qatar (tous deux wahhabites) est de préparer le monde arabe à évoluer vers une large structure sunnite sectaire, favorable à la mise en œuvre du scénario du "choc des cultures" avec la complicité de leurs parrains occidentaux. Cela découle de la nature de leur pouvoir qui ne peut maintenir au XXIème siècle ses lois et pratiques rétrogrades qu'en s'affirmant davantage et en gagnant même en puissance. C'est ce qui explique leur interventionnisme sur toutes les scènes arabes à travers les forces contre-révolutionnaires (en Tunisie, Egypte, Libye, Syrie et Irak), la réactivation des attentats d'al-Qaïda, leur bras armé,  pour abattre des bastions du nationalisme. Le retour au premier plan de la charia vise l'instauration à terme d'un VIe Califat sunnite. Ce n'est que dans ce cadre que l'on peut comprendre la fetwa de grand mufti d'Arabie saoudite statuant, le 12 mars, sur la destruction de toutes les églises du royaume où vivent près d'un million de chrétiens, dans un silence assourdissant des capitales occidentales. Le même silence a accompagné, sauf en Grande Bretagne, la profanation d'un cimetière chrétien en Libye dont les images ont circulé sur le net. En  Égypte  600 000 Coptes ont quitté leur domicile sous la pression des frères musulmans, au Soudan ce sont près de 75 000 chrétiens à avoir quitté leur lieu de résidence historique. En Irak, la communauté chrétienne a diminué d'un tiers. En Tunisie, les salafistes ont pu, à deux reprises, crier publiquement "mort aux Juifs" sans être poursuivis pour appel au meurtre… En Syrie, les communautés chrétiennes sont dans l'œil du cyclone comme le prouvent les cris d'alarme lancés par leurs chefs spirituels et qui ne trouvent aucun écho dans les capitales occidentales!
Ce n'est  pas sans raisons que les pouvoirs sunnites du Golfe ont été qualifiés de "sionistes". Comme les sionistes, ils sont sectaires. Comme les sionistes, leur identité ne peut qu'être idéologique et religieuse à défaut d'être inscrite dans une histoire nationale incontestée. Comme les sionistes, ils aspirent à un régime d'apartheid. Comme les sionistes, ils ont besoin d'être dans un état de guerre perpétuel, une fuite en avant permanente. Comme les sionistes, ils ne peuvent survivre que dans le giron de la puissance états-unienne. Comme eux, le sionisme est né de l'offensive coloniale contre le monde arabe.
Dans le contexte du déclin des puissances occidentales qui s'amorce avec la crise économique et financière, les défaites militaires et la montée en puissance des pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et South Africa), réunis en sommet à New-Delhi, le 30 mars dernier (3), ces sunito-sionistes apparaissent comme la seule planche de salut pour sauver l'Occident du naufrage. Cela, en lui offrant le monde arabe sur un plateau, avec ses immenses réserves d'hydrocarbures et le potentiel  déstabilisateur d'un islam agressif, alimenté par une jeunesse au chômage, pouvant lancer ses ondes de choc jusqu'en Chine, Inde et Russie, c'est-à-dire contre le noyau dur des BRICS qui menace l'hégémonie occidentale sur la planète. Mais pour ce faire, il faut venir à bout de la résistance du nationalisme arabe au sectarisme et à la théocratie, qui est moins une idéologie qu'un patriotisme qui permet aux musulmans, chrétiens et juifs arabes de se sentir membres d'une même communauté. L'Égypte de Nasser, la Syrie qui n'a jamais cédé devant  Israël et le valeureux combat de l'Algérie pour son indépendance en sont les repères modernes. Concernant l'Algérie, il ne faut pas oublier ce qui se disait à Paris et Londres après la chute de la Libye dans leurs filets : elle devait être la proie suivante. Mais, auparavant, il faut abattre la citadelle syrienne.

Si, de toutes les capitales, Paris reste la plus remontée contre la Syrie, coupable d'avoir résisté à tous les assauts, campagnes médiatiques et autres coups tordus, c'est parce que cela sonne le glas au retour espéré de l'hégémonie de la France dans ses anciennes possessions d'Afrique du Nord; un retour dont elle a un besoin vital pour peser auprès de l'Allemagne sur l'avenir de l'Europe, après que l'Union pour la Méditerranée (UPM), est devenu une coquille vide avec la perte de l'Égypte de Moubarak et la volonté polie des autres pays de se hâter lentement. 

L'absence de leadership dans le monde arabe a libéré les appétits néocoloniaux les plus effrénés. On ne peut savoir jusqu'où ils auraient pu aller dans leur voracité, sans l'entrée en scène de la Russie appuyée par la Chine. Le double véto de ces deux puissances du Conseil de Sécurité de l'ONU,  faisant l'effet d'un coup de tonnerre dans un ciel serein, a  provoqué l'hystérie des puissances occidentales qui n'avaient rien vu venir, tout comme les têtes couronnées du Golfe habituées à reposer sur la vision occidentale des choses.

En remettant à l'heure les pendules de l'ONU affolées par deux décennies d'unilatéralisme occidental qui ont vu les Nations Unies ratifier la destruction de la Yougoslavie, de l'Irak, de la Somalie, de l'Afghanistan, de la Libye et participer à la mise en bière de la Palestine, ce double véto est désormais passé dans l'histoire comme l'un de ses moments les plus forts. Mais si Moscou et Pékin ont certainement sauvé la Syrie, c'est au prix de l'activisme russe. L'absence de leadership arabe  a amené la Russie à combler ce vide en convaincant la Ligue arabe d'accepter les vues de Moscou et de Pékin sur le dossier syrien. Cela, sans dissuader Riyad et Doha de continuer à armer "l'opposition" et à  fomenter la guerre civile par Al-Qaïda interposée. Le recours, en dernier lieu, à la mission de Kofi Annan, n'est lui-même qu'un pis-aller tant que Paris et Ankara continueront à agiter la carte jusqu'au-boutiste de l'opposition extérieure ventriloque du CNS afin de mettre du sable dans les rouages.
La direction du monde arabe continuant à faire défaut, Russes et Chinois seront toujours contraints de monter en ligne pour déjouer  les manœuvres de ses ennemis dans la mesure où elles risquent d'être négatives pour les intérêts de Moscou et de Pékin. Mais dans cette mesure seulement.
La situation du monde arabe est d'autant plus tragique que, dans le cadre de ce nouveau Grand jeu, des dirigeants félons le réduisent à n'être que le joker d'une partie majeure qui se déroule au-dessus de sa tête. Alors que s'ils étaient unis, ils auraient la possibilité de faire basculer l'issue de la partie à leur avantage.

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(1) La charte de la Ligue prévoit l'exclusion de tout pays membre qui ne respecterait pas ses engagements, toutefois elle doit être prononcée à l'unanimité. Or le 12 novembre 2011, la Ligue a suspendu la souveraineté de la Syrie à la majorité qualifiée, et non à l'unanimité des 22 pays membres.
(2) La figure de Kofi Annan est asse trouble finalement. Une lettre ouverte parue dans le journal libanais Al-Safir le rappelle opportunément au moment où l'émissaire des Nations-Unis entamait sa mission à Damas : http://www.voltairenet.org/Annan-Genocide-en-Iraq-et-Paix-en Syrie?
(3) Ils ont notamment  réaffirmé leur soutien à une solution politique et pacifique des dossiers syrien et iranien et leur intention de fonder une banque commune en vue d'effectuer leurs échanges dans leurs monnaies respectives. Ce qui fera que 45% de l'humanité pourra se passer du dollar dont la  valeur est désormais purement virtuelle, car reposant sur une dette abyssale.