13 février 2012

UN TOURNANT DANS LA BATAILLE DE SYRIE

Le double véto russe et chinois du 4 février 2012 au Conseil de sécurité des Nations-Unies à la résolution présentée par une "Ligue arabe" qui n'est plus, désormais,  que la feuille de vigne de l'OTAN, est  un tournant décisif dont on se souviendra peut-être un jour comme un point d'inflexion de l'Histoire.

Ce tournant se produit autour de la Syrie sur l'avenir de laquelle se sont exprimées deux visions du monde complètement opposées, dans l'enceinte d'une organisation mondiale censée concilier les antagonismes internationaux et les orienter sur la voie du dialogue et du compromis.

La première vision est celle de l'Occident. Depuis l'effondrement de l'Union soviétique, elle repose sur un retour au recours à la force et au détournement des lois et du droit en vue d'imposer des intérêts et des valeurs donnés pour vitaux et considérés comme indiscutables. Cette approche unilatérale, servie par des médias de masse détournés en outils de propagande, de mise en scène et de mensonges, a porté la violence et la guerre aux quatre coins de la planète, détruisant la Yougoslavie, puis l'Irak, puis la Libye en passant par la Somalie pour s'en prendre aujourd'hui à la Syrie aux sons des tambours de la guerre psychologique qui préparent l'opinion à la destruction de l'Iran et la font danser autour des totems de la "démocratie" et des "droits de l'homme".

La seconde vision repose sur la paix et la coopération entre les peuples qui sont les valeurs mêmes qui ont justifié la création de l'ONU au lendemain du dernier conflit mondial. Ces valeurs ont été vidées de leur sens après la chute de l'Union soviétique, puis perverties par une logique orwellienne au point que l'état de guerre permanente est désormais compris comme un état de paix. Ce qui a valu au chef d'État de la nation la plus belliqueuse de la planète et de l'Histoire un "prix Nobel de la paix"! 

Magritte, La trahison des images, 1929, huile sur toile


Cette  résolution morte-née qui demande un changement de régime en Syrie  a plusieurs particularités, dont voici les plus remarquables :

1- Elle vise le transfert du pouvoir aux Frères musulmans,  colonne vertébrale de l'opposition en Syrie comme dans le reste du monde arabe, à charge pour eux d'organiser plus tard  la "démocratie".
Après les insurrections tunisienne et égyptienne pilotées par les États-Unis, comme cela est à présent bien documenté (1), ce transfert du pouvoir au profit des tenants de l'islam politique a été imposé en Libye dans des conditions tragiques et le pays se trouve plongé pour longtemps dans l'horreur des tueries et des règlements de comptes, ainsi que dans la pauvreté et l'insécurité, alors qu'il avait le niveau de vie le plus élevé d'Afrique.
En Syrie, une soi-disant opposition extérieure faite de bric et de broc, menée par des exilés soutenus par les capitales de l'OTAN, a tenté de rééditer le même scénario bénit par des "fetwas" d'"ulémas musulmans"  déclarant "licite" le sang du malheureux peuple syrien. Depuis près d'un an, l'État-télévision du Qatar a essayé de faire monter la mayonnaise de cette prétendue "opposition démocratique" et "pacifique" qui se bat à mains nues contre un régime sanguinaire qui massacre à bout de bras les civils innocents et chaque jour que Dieu veut. Il faut être un imbécile pour croire, par exemple, que le régime de Damas, dirigé par des ânes, a choisi le jour de la réunion du C.S. de l'ONU pour se livrer joyeusement à un massacre à Homs (2). Ceux qui y croient ont intérêt en fait à le croire parce que tout cela est au service de leurs plans, ne serait-ce que pour diaboliser ceux qui ne croient pas à leurs grossières manigances pour les accuser d'être des soutiens de la "dictature", des anti-démocrates, qui donnent au régime de Damas "un permis de tuer" (dixit l'ambassadeur de Qatar à l'ONU), etc.  On peut, avec ce discours culotté intimider les vrais humanistes, berner l'opinion, mais cela peut-il marcher avec la Russie et la Chine, sans parler des autres puissances qui ont en ont plus qu'assez de ces  donneurs de leçons juchés sur leurs canonnières ou sur leurs tas de pétrodollars ?

L'émir de Qatar, arrivé au pouvoir après un coup d'État contre son père

C'est pour mettre fin à cette comédie indigeste que la Russie a opposé son véto à une première résolution sur la Syrie présentée le 4 octobre 2011. Ce geste s'étant révélé insuffisant, elle avait fait mouiller, le 10 janvier dernier, une puissante flotte à Tartous et au large des côtes syriennes, conduite par le porte-avions Amiral Kuznetsov . Ce geste devait logiquement conduire la Turquie (c'est-à-dire l'Otan) à comprendre qu'une intervention en Syrie impliquerait une guerre à l'échelle régionale et peut-être au-delà. Les dirigeants occidentaux prennent généralement ce genre d'avertissements au sérieux. C'est pourquoi ils se sont mis en retrait pour confier à des États sans sérieux —les pays tribaux du Golfe pour lesquels la notion d'État relève du surréalisme— le soin de battre le rappel de leurs clients pour porter l'affaire devant le Conseil de sécurité de l'ONU. Ce faisant, les pays de l'Otan ont voulu faire apparaître les Russes comme des ennemis de la "cause" arabe, et même du "printemps"!

Mais ce coup, on l'a déjà fait à la Russie et à la Chine. Ils se sont laissés piéger une première fois en s'abstenant lors du vote de la résolution 1973 sur la Libye, parce que, justement, la "Ligue arabe" avait appelé à une zone d'exclusion aérienne dans ce pays en vue, disait son secrétaire général, Amr Moussa, de "protéger les civils".  On a vu le résultat : les civils innocents sont tombés par dizaines de milliers, les bombes à l'uranium appauvri vont encore en décimer des quantités innombrables pendant des millénaires, les infrastructures vitales ont été détruites, sauf celles pétrolières. Tout cela pour le rare plaisir d'assister aux  scènes de liesses des imbéciles heureux dans des champs de ruines.

En s'abstenant une première fois au Conseil de Sécurité, Russes et Chinois ont aussi vu de quelle manière cette fameuse résolution a été détournée pour légitimer l'assassinat d'un chef d'État membre de l'ONU,  la mainmise sur les richesses libyennes (Fonds souverains, pétrole, réserves hydrauliques…), la déstabilisation de toute la zone saharienne où prolifèrent désormais les bandes armées et les trafiquants, mettant en alerte les Maliens, les Algériens et les Tunisiens. Le plus inquiétant a été d'entendre des dirigeants occidentaux affirmer que la résolution sur la Libye devrait faire jurisprudence. Ce qui aurait pour conséquences d'invalider les principes de la Charte des Nations-Unies sur l'intangibilité des frontières et la souveraineté des peuples.

Dans ces conditions, voter ou s'abstenir de voter pour le projet de résolution sur la Syrie aurait conduit la Russie et la Chine à avaliser cette mise à mort de la Charte des Nations Unies et à s'exposer, demain, après une vaste campagne médiatique truffée de mensonges, de falsifications, de montages vidéo sur les réseaux sociaux, de se voir destabilisées par des foules en délire démultipliées par les écrans de télévision du monde entier.
Bien avant la réunion du C.S. de l'ONU du 4 février dernier, la Russie a répété sur tous les tons qu'on ne l'y reprendrait pas à deux fois et que le scénario libyen ne devrait jamais plus se reproduire et encore moins faire jurisprudence. Malgré cela, les Occidentaux ont voulu récidiver en se prévalant encore une fois de la démarche de leurs vassaux arabes, si silencieux d'ordinaire sur le sort fait aux Palestiniens depuis près d'un siècle de colonisation rampante, de massacres et de spoliations de toutes sortes : le scandale absolu de notre temps!

Que reste-t-il de la Palestine ?


2- Les alliés arabes des Occidentaux sont l'Arabie saoudite, Bahrein, Qatar, les Émirats arabes unis, Oman, Koweit, le Maroc, la Jordanie et une primesautière Tunisie "révolutionnaire".
L'Algérie et l'Égypte jouent les abonnés absents, ou font profil bas, en attendant des jours meilleurs. L'Irak est solidaire de la Syrie. Que vaut donc cette "Ligue arabe" alliée des protecteurs d'Israël, quand ses poids lourds font défaut ?
À part la Tunisie, tous ces régimes anti-syriens sont des monarchies héréditaires et féodales, soumises aux capitales occidentales qui les protègent en échange de leur maintien au pouvoir. Tous abritent des bases militaires ou états-unienne, ou française ou britannique, sans parler des traités de défense qui les lient. Ce sont des pays où la religion a toujours joué un rôle politique de maintien des peuples dans la subordination, l'acceptation de l'ignorance et de la pauvreté.
La Tunisie qui a rejoint ce groupe est elle-même en voie de paupérisation accélérée, son économie est sinistrée et ses nouveaux dirigeants quémandent des aides aux pays du Golfe, du G.8 ou à Davos et cherchent des pays pour exporter la main- d'œuvre locale ou pour la fixer. Sa "révolution" saluée par Obama et portée aux nues par la télévision-État qatarie  a propulsé les forces de la revanche sur Bourguiba et sur la modernité qu'il a apporté — avec ses compagnons— au pays. Or, ironie de l'Histoire, la modernité en Tunisie a pour nom  "Syrie". Tout ce qui est moderne se dit, en effet, "souri" (syrien) pour des raisons historiques complexes. Cela va très loin puisque un chien de compagnie (donc bien traité) est appelé "kelb souri", et un chien errant (qu'on chasse à coups de pierres), "kelb arbi"; les pommes d'importation sont "souri", celles du pays "arbi"; le vêtement moderne est "souri", etc…! Il est ironique en effet de voir ce gouvernement  "renvoyer" l'ambassadeur de la Syrie comme un instituteur renverrait un cancre dans un coin de la classe avec un bonnet d'âne marqué :"je suis un élève antidémocratique"! Cela est affligeant venant de la part de "responsables" aux ordres du Qatar et dont les seules nouveautés "révolutionnaires" dont ils ont été capables ont consisté à proposer à la vente les palais présidentiels qui sont des biens du peuple, à stigmatiser les mères célibataires et les "bâtards", à s'attaquer aux artistes et aux médias indépendants, à chercher à imposer la burqa à l'Université…. Telles sont les forces politiques que soutient un Occident soucieux de démocratie, sauf à Gaza, de droits de l'homme, sauf en Palestine, et de la  femme, sauf en Arabie saoudite!

3- Qui trouve-t-on face à cet attelage hirsute? On trouve la Russie et la Chine et, derrière elles, l'Inde et l'Afrique du Sud (malgré un vote positif en sachant par avance que le véto russe était assuré), ainsi que les pays de l'ALBA-TCP (3). Le Brésil en tant que porte-parole de la majorité des pays d'Amérique du Sud qui s'est libérée des bases états-uniennes, a envoyé promener Mme Alshton, la représentante de la politique extérieure européenne quand elle est venue lui demander, le 6 février, de s'associer à des sanctions économiques unilatérales contre la Syrie!
Comment imaginer que l'Arabie saoudite ou le Qatar puissent avoir une quelconque sympathie pour ces pays qui se sont libérés de l'impérialisme états-unien et de ses bases militaires et qui sont devenus vraiment souverains quand les "souverains" du Golfe ne sont que des marionnettes?
La Russie, la Chine, l'Inde, l'Afrique du Sud et les États sud-américains ne sont pas seulement de puissances montantes de toute première importance. Ils représentent plus de la moitié de l'humanité et comprennent ses plus anciennes civilisations. À ces puissances, il convient d'ajouter l'Iran et, surtout l'Égypte de demain que l'on imagine mal, quel que soit ses futurs gouvernants, recevoir des ordres de l'émir de Qatar, dépérir à l'ombre d'Israël ou rester indéfiniment à la traîne de l'Iran et de la Turquie.

4- Le plus choquant dans l'affaire de cette résolution avortée réside dans son aspect anti-Charte de l'ONU. Le camp occidentalo-féodalo-arabe a pris des postures d'indignés (Serguei Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères a qualifié sa réaction d'hystérique), alors que le projet de résolution est "hors-la-loi" au regard de la Charte de l'ONU, exactement comme le sont les États-Unis chaque fois qu'ils ont opposé leur véto (48 fois) pour empêcher l'application à Israël des résolutions pertinentes des Nations-Unis!
Le roi d'Arabie saoudite a  considéré que sa "confiance dans les Nations-Unies a été ébranlée par le véto russo-chinois ". "Nous étions fiers des Nations-Unies, car elle rassemble, ne divise pas, rend justice, mais ce qui s'est passé n'augure rien de bon ". Jusqu'ici, il  avait caché  tout le bien qu'il pensait de l'ONU quand elle agissait en tant que fossoyeur de la cause palestinienne!
Pourquoi cet aveu, et pourquoi maintenant ?

Après le double véto russo-chinois, le roi Abdallah a constaté que la puissance qui protège son régime ne fait plus la loi aux Nations-Unies! Comment Washington va faire maintenant pour "rassembler" un consensus international autour de la nécessaire survie de son régime et de tous les autres vassaux? Comment va-t-elle faire pour "rendre justice" à la fidélité des Séoud à son égard depuis le "pacte du Quincy" ?

5- Les puissances qui ont dit non au projet de résolution sur la Syrie se placent dans le camps de la légalité internationale telle que la décrit justement la Charte des Nations-Unies. Celles qui ont voulu imposer ce projet de résolution étaient objectivement contre la Charte de l'ONU, rejoignant ainsi l'État israélien dans son mépris affiché à l'égard de toute légalité internationale.

Le point de basculement intervenu ce fameux 4 février 2012 autour du projet de résolution sur la Syrie se situe donc à la frontière séparant non pas la démocratie de la dictature, mais le droit du non-droit.
Et qui retrouve-t-on du côté du droit ?
On trouve les pays de l'Organisation de Coopération de Shangaï (OCS), dont les États membres sont la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan, avec l'Inde, le Pakistan, la Mongolie et l'Iran comme États observateurs et candidats potentiels à l'intégration. Cet ensemble représente 2 milliards 755 millions habitants. Il a été créée en 1996 pour  régler pacifiquement les problèmes liés à la disparition de l'URSS.
Alors que l'OTAN, à l'Ouest, voulait prolonger la guerre froide, se maintenir et s'agrandir sur les ruines de l'ex-URSS, cherchant à perpétuer la logique agressive des blocs, l'OCS s'affirme comme une organisation qui cherche à esquisser les contours d'un monde nouveau d'où serait exclue la logique de la confrontation guerrière au profit de celle de la coopération pacifique.
Elle a permis la signature d'accords sur l'intangibilité des frontières, la coopération entre les armées dans le contexte de la lutte contre le terrorisme et du développement de relations de bon voisinage, de coopération dans les domaines économiques, de l'énergie, des transports, du tourisme, de l'environnement. Le but étant, à terme, la création d'un nouveau modèle politique et économique international basé sur la paix et sur la multipolarité. La logique d'intégration promue par le groupe de Shangaï est même en voie de désamorcer la bombe à retardement britannique la plus explosive de la région que représente le conflit indo-pakistanais autour du Cashemire. Ce dont atteste le resserrement des relations sino-pakistanaises à tous les niveaux et, dans la foulée, celles entre l'Inde et le Pakistan tandis que se desserre l'étreinte étasunienne sur Islamabad et que New-Delhi recouvre sa souveraineté vis-à-vis de Washington (relations maintenues avec l'Iran malgré l'embargo, choix de l'avion de combat Rafale et rejet des avions britannique et états-uniens).
Cet important bloc économique s'achemine de facto vers l'abandon du dollar dans les transactions au profit de leurs monnaies locales ; ce qui a pour effet d'entraîner un surcroît de coopération économique et une protection contre les effets de l'explosion probable de la crise d'une dette occidentale abyssale libellée en dollars et en euros.
La dynamique de Shangaï entraîne également le renforcement des liens entre le Pakistan et l'Iran en dépit des apprentis-sorciers "sunnites" qui jettent de l'huile sur le feu du confessionnalisme.
Serguei Lavrov avec la ravissante représentante du ministère des A.E. du Pakistan

6- Le dernier enseignement de ce tournant diplomatique du 4 février réside dans le message subliminal qu'il contient.
Aujourd'hui la Russie et la Chine disent non à une aventure de type libyen en Syrie. Demain la Chine montera au créneau, suivie par la Russie, par l'Inde et le Pakistan pour empêcher toute entreprise guerrière contre l'Iran. Ce pays, en plus de son statut de membre observateur de l'OCS, développe une coopération économique intense avec la Chine pour laquelle il représente (avec la Russie) une source d'énergie et un environnement stratégique d'importance vitale, parce qu'il est hors de portée des diktats occidentaux. Viser l'Iran, reviendrait à viser la Chine.
Qui est prêt pour une telle aventure?

Puisqu'on est aux Nations Unies, voici une petite anecdote lourde de significations. Le Japon, puissance vaincue, toujours sous occupation militaire, a eu beau se hisser économiquement au rang de deuxième puissance économique mondiale, les États-Unis ont toujours opposé une fin de non-recevoir à sa demande d'un vote à l'ONU d'une résolution affirmant l'égalité entre les races!
Comment s'étonner, après cela, que Tokyo ait accepté de commercer avec la Chine en yens et en renminbis (monnaie chinoise) à la place du dollar? Pendant que s'esquisse ainsi, à petites touches, le monde à venir, un obscur cheikh jordanien à la tête d'un "observatoire islamique" à courte vue,  lance un appel aux musulmans pour qu'ils boycottent les produits russes et chinois afin de "punir" Moscou et Pékin. C'était le jour même où la Chine avait détrôné la France pour devenir le principal partenaire économique et commercial de la République allemande qui avait eu la sagesse de rester à l'écart de l''Aube de l'Odyssée", nom pompeux accolé à la sanglante aventure libyenne! L'Allemagne se rapproche ainsi des puissances qui compteront demain, tandis que la France, la Grande Bretagne et les États-Unis s'enfoncent dans la crise économique, les affres de la dette et les dangers des aventures guerrières en entrainant avec eux leurs vassaux!

Nasser Kandil appelle des musulmans à boycotter les produits russes et chinois.

la Tunisie qui n'est pas un acteur majeur capable d'influer sur le monde arabe, —c'est le contraire qui est vrai—, est utilisé par le Qatar et les États-Unis comme un "laboratoire" ou ils voudraient voir se concocter le futur d'un monde arabe réactionnaire qu'ils appellent de leurs vœux. On veut y donner le "la" en quelque sorte sans se soucier de la condition du peuple tunisien. Ainsi, le jour même du véto russo-chinois et celui de la mise en scène du "massacre" de Homs,  Tunis a appelé au "renvoi" de l'ambassadeur syrien tandis que dans  des capitales en Europe et jusqu'en Australie les ambassades syriennes étaient attaquées sans vraiment bénéficier de la protection à laquelle a droit toute mission diplomatique.  Et Monsieur Jebali de hausser encore le ton en fustigeant "l'emploi excessif du droit de véto" et en appelant "la communauté internationale" à "réviser ce genre de mécanisme"! Encore le complexe de l'instituteur.

Le sommet de l'hypocrisie a été atteint par le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmed Davutoglu, ventriloque de l'Otan et théoricien du "néo-ottomanisme", quand il a décrit le véto russo-chinois comme relevant d'une "logique de guerre froide". Selon lui, "La Russie et la Chine n'ont pas voté en prenant en compte les réalités mais contre l'Ouest"! Alors que c'est exactement  l'inverse qui est vrai: les Occidentaux n'ont pas voté en tenant compte des nouvelles réalités du monde multipolaire en gestation, mais pour défier la Russie et la Chine dans le but de proroger coûte que coûte une logique de guerre froide qui est la seule qu'ils peuvent, non pas proposer, mais imposer.
La palme revient au ministre français de la défense qui a estimé que Russes et chinois méritaient, après leur vote, des "coups de pied au cul"! Si on perd à ce point toute retenue pour  s'éloigner  des normes de bienséance, il faut que l'affaire soit vraiment grave! L'Occident en est arrivé à ne plus voir ce que fait sa main droite et ce que fait sa main gauche. Ce que Vladimir Poutine a exprimé en ces termes : " Je comprends bien la nature de l'ancien régime libyen. On en a beaucoup parlé. Mais personne ne parle de la situation qui prévaut actuellement à Syrte et d'autres villes libyennes qui avaient appuyé Kadhafi. On y commet des crimes épouvantables et personne n'en parle, parce qu'il s'agit des conséquences horribles de l'ingérence étrangère armée. Cela pourrait arriver aussi en Syrie…".

La logique binaire, simpliste, manichéenne et infantile des axes du "bien" et du "mal" ne sied pas à une civilisation aussi avancée que la civilisation occidentale, même si elle n'a pas inventé la poudre, la roue, l'urbanisme, les techniques agricoles, l'écriture, l'alphabet syllabique, les mathématiques, la science musicale, l'Algèbre, l'astrologie, la médecine; toutes inventions venues des foyers syro-mésopotamien,— aujourd'hui  promu à des bombardements destinés à renvoyer ses peuples à "l'âge de pierre " (dixit George Bush)— et celui de l'Inde et de la Chine qui commettent notamment le crime impardonnable de fournir des armes aux pays que l'OTAN veut pulvériser sans courir de risques.

Placer les Arabes devant un tel choix est, de plus, malhonnête, car il les laisse devant deux propositions :  l'impérialisme qui leur promet de conserver leur spécificité religieuse sous protectorat ottoman (proposition anglo-saxonne) et le colonialisme qui vise leur assimilation à très long terme (c'est la proposition européenne de l'Union pour la Méditerranée). Les deux supposent comme préalable incontournable la liquidation de la cause palestinienne.

Les Arabes se considèrent par la géographie et par la culture ( «Aussi avons-Nous fait de vous une Communauté du juste milieu afin que vous témoigniez des hommes et que le messager témoigne de vous», (Coran 2-143). Comment pourront-ils accepter de se laisser aller aux extrêmes par des forces qui se prétendent "islamiques" ? Comment peuvent-il chercher à se soumettre à ceux qui ont toujours cherché à les soumettre et se soustraire aux forces d'un Orient qui les a toujours irrigués de ses bienfaits ?

À l'intersection de l'Orient et de l'Occident, le pays syrien est un défi vivant aux visions binaires, exclusives et uniformisantes. Là est le vrai laboratoire du futur où s'effectuent de mystérieuses synthèses entre la république et l'empire,  la laïcité et la théocratie, la modernité et la tradition, l'islamisme et l'arabisme,  le(s) christianisme(s), le judaïsme et l'islam dans sa diversité; entre le passé le plus lointain, un présent douloureux et un avenir de coexistence entre les peuples et les cultures. Dans le pays syrien rien jamais ne meurt qui a été l'expression d'un désir humain. Il y a de la place pour tous. À condition d'apprendre à se respecter, sinon à s'aimer.
Telle est la vraie Syrie que l'on caricature à outrance en la ramenant à un régime politique passager, qui serait pire que ceux d'Arabie saoudite, de Bahrein et de Qatar, et dont on livre le peuple aux massacres commandités par des "ulémas" de l'Otan!
Un peuple, hélas, qui n'est qu'aux débuts de son martyre.

Notes :
(1) Le livre de Mezri Haddad, La face cachée de la révolution tunisienne (APOPSIX ÉDITIONS), malgré ses imperfections et les contradictions liées aux errements de l'auteur et à ses problèmes d'égo, apporte au chapitre 3, des preuves nombreuses et variées tout à fait convaincantes sur le rôle des agences spécialisées de l'Administration états-unienne dans le déclenchement de l'insurrection tunisienne et le pilotage du "printemps arabe".
(2) Les cadavres exposés se sont révélés être ceux de dizaines de personnes kidnappées par les miliciens djihadistes; certains ayant encore les mains liés derrière le dos. C'est-à-dire qu'il s'agissait d'exécutions accomplies de sang froid par leurs ravisseurs dans le but de les offrir en pature aux caméras d' Al-Jazeera et autre Al-Arabiya
(3) "Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique—Traité de commerce des peuples". Créée en 2005, comme alternative à la "Zone de libre-échange des Amériques", ALENA, proposée par les États-Unis, elle rassemble notamment Cuba, l'Équateur, le Nicaragua et le Vénézuéla. Communiqué de l'ALBA après le véto russo-chinois : "Les chefs d'États et de gouvernement de l'Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique réitèrent leur condamnation de la politique systématique d'ingérence et de destabilisation contre notre sœur la République arabe syrienne, qui a pour but d'imposer par la force un changement de régime au peuple syrien. Les États membres de l'ALBA condamnent les actes de violence armée que des groupes paramilitaires appuyés par des puissances étrangères ont lancé contre le peuple syrien, et formulent le vœux que la société syrienne retrouve le calme et la paix.
Les pays de l'ALBA réitèrent leur appui à la politique de réforme nationale initiée par le gouvernement du président Bashar Al-Assad, qui cherche une solution politique à la crise actuelle, dans le respect de la souveraineté du peuple syrien et de l'intégrité territoriale de ce pays arabe frère".

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour Hedi,
Un magnifique texte, tellement éclairant. Merci.
Que pensez-vous de la nomination de Kofi Annan, poussé par la Russie, afin de tenter de trouver une issue en Syrie?
Aline

Hédi Dhoukar a dit…

Bonjour Aline,
Merci pour votre commentaire. La nomination de Kofi Annan permet d'envisager que le pire n'est jamais sûr. Sa désignation a été en effet soutenue par la Russie, mais également par les pays arabes et elle a été bien accueillie par la Chine. Cela veut dire que, dans les rangs arabes, il y a aussi une orientation vers une sortie de crise honorable qui sauve la face à tous,— c'est important—, et permet de dégager un consensus. Les Occidentaux laisseront-ils faire. Laisseront-ils la proie syrienne leur échapper? Avec la création de "Friends Of Syria" (FOS),Les Amis de la Syrie, rassemblés à Tunis, samedi dernier, ils disposent d'une carte qui peut perturber le cas échéant, en le faussant, la tentative de résolution de la crise par la voie diplomatique et la recherche d'un modus vivendi au sein du camp arabe. En définitive, les deux options restent ouvertes : celle de la paix avec Kofi Annan, et celle de la guerre vers laquelle un Occident aux abois st poussé par Israel ainsi que par les régimes du Golfe effrayés par la montée en puissance de l'Iran.
Amicalement

Hédi Dhoukar a dit…

@ Aline,
J'ai bien reçu votre message et je vous remercie pour l'intérêt que vous portez à mon article en y renvoyant vos lecteurs. Mais qu'ils ne me prennent pas pour un "politologue", je ne suis que journaliste. S'agissant du passage que vous soulignez, le propos est plus large : les inventions que énumèrées (parmi d'autres) et qui sont essentielles pour l'humanité, viennent des vieilles civilisations que l'Occident combat, et non pas du seul Proche-Orient.
Bien à vous