30 décembre 2012

SEULE LA SYRIE…


 "La Turquie, c'est fini!" (suite et fin)

 

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La tragédie syrienne est un formidable révélateur.

La perte de sa souveraineté par la Turquie met sur la touche un acteur majeur au Proche-Orient. Son alignement sur Israël permettra à l'État sioniste de concrétiser son rêve d'intégrer officieusement ou officiellement  l'Alliance atlantique. Quand ce rêve se concrétisera, les Palestiniens connaîtront les traits véritables de leur occupant, celui de Alliance atlantique qui regroupe en son sein tous les pays d'où proviennent la majorité des colons sionistes. Aux pays de la région, et notamment à la Syrie-Liban et à l'Égypte, la Turquie se révélera comme la puissance négative qui, d'un bout à l'autre de leur histoire, aura retardé leur émergence à la modernité.

Pour se convaincre de ce rôle négatif, il suffit de voir comment la Turquie est devenue un déversoir de hordes fanatiques de pillards et de criminels lâchés contre le malheureux peuple syrien. Ceux qui ont encore le toupet ou la naïveté de les considérer comme des "révolutionnaires" doivent prendre une crise d'épilepsie pour une démonstration d'art martial!

Cette Turquie, devenue la dague de l'OTAN plantée dans la chair syrienne se présente dans le même élan comme  la vitrine d'un "islam modéré" ou "Canada dry" au goût du nouvel Empire atlantique. Avec les Occidentaux elle pousse le machiavélisme jusqu'à dresser contre un gouvernement syrien élu, et contre ses alliés russes et chinois,  une opposition de petits tambours gonflés de prétention, remontés par les puissances coloniales, et carburant au gaz qatari.

On veut aussi ignorer de cette façon une opposition intérieure qui a l'inconvénient d'exister, d'être nationale, (en refusant l'invasion et le démembrement de sa patrie), et d'être politique, en tournant le dos aux solutions militaires qui ne sont bonnes pour personne.

Placée devant le fait accompli de l'érection d'une province kurde autonome en Irak, la direction d'Ankara a  ravalé sa fierté pour composer avec cette nouvelle entité en la traitant comme un État à part entière. Ce faisant, elle espère probablement arrêter les frontières du Kurdistan dans les limites de la province irakienne, alors que le gros de la population kurde se trouve en Turquie. Cette précipitation déstabilise l'État fédéral irakien et y catalyse les tendances séparatistes qui ne manqueront pas de revenir en Turquie par effet boomerang via une insurrection sunnite. Désormais déclarée en Irak, cette insurrection devrait, si jamais elle se développait, gagner la Syrie pour y renforcer la rébellion  sunnite qui déboucherait sur l'érection d'un grand État sunnite du désert, lequel entraînerait fatalement  l'unification du Kurdistan tant redoutée par Ankara.


Ce grand État kurde est trop bien bien  adapté aux desseins des États-Unis dont le rêve est d' assurer une présence sûre et durable aux marches de l'Asie, après leurs déboires afghans. La réunion des Kurdes sous protection étasunienne et israélienne leur sera d'autant plus profitable qu'elle pourra valoir aux Occidentaux la gratitude et la sympathie des minorités kurdes dispersées en Géorgie, Azerbaïdjan, Arménie, Liban, Iran et même en Israël! L'État kurde répond aussi, faut-il le rappeler, aux anticipations européennes du traité de Sèvres qui prévoyait sa création dès 1920 et qui est à la base de l'émergence du nationalisme kurde.

Les citoyens turcs vraiment désireux d'empêcher l'amputation de leur pays et sa balkanisation devraient, pour paraphraser Serguei Lavrov, n'avoir pas de désir plus cher que celui de voir la Syrie résister victorieusement aux menées de l'OTAN, et prier pour que la Russie et la Chine restent campées sur leurs positions car, de l'avenir de la Syrie dépend aussi celui de la Fédération russe, de la paix en Asie et sans doute aussi dans le monde.

Seule la Syrie pourra arrêter les effets ravageurs du séisme déclenché par l'invasion de l'Irak il y a bientôt dix ans. De la Syrie seule pourra s'enclencher un mouvement vertueux de renouvellement du monde arabe par des voies non-violentes. Ce sont des vœux que peuvent formuler en cette fin d'année les femmes et hommes de bonne volonté des cinq continents, pour que, des affres des crises multiformes qui minent notre époque, il puisse rester une chance pour la gestation d'un avenir meilleur.

27 décembre 2012

LA TURQUIE, C'EST FINI

Cet article s'inscrit dans la suite de "Proche-Orient : l'explication par le vide".

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À bord de l'avion qui le ramenait d'une réunion de l'OTAN, le ministre russe des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, a confié à des journalistes son impression que personne parmi ses interlocuteurs atlantiques ne  brûlait d'envie d'intervenir en Syrie et que tous semblaient "prier" pour la poursuite de l'opposition de la Russie et de la Chine à leurs pulsions guerrières.  L'histoire dira si le chef de la diplomatie russe a pris cela pour argent comptant,  ou s'il s'est rappelé le caractère duel,  équivoque et changeant du pluralisme occidental. Il s'est peut-être aussi demandé si  ses "partenaires" de l'Alliance atlantique ne poussaient pas Moscou à camper sur ses positions de résistance diplomatique, tout en  continuant à durcir leurs positions depuis la Turquie, qui retrouve sa vocation de bélier offensif de l'OTAN aux portes de la Russie et de ses alliés syrien et iranien.

Sergueiv Lavrov peut  notamment se demander dans quelle mesure le positionnement des batteries de Patriot sur les hauteurs de l'Anatolie  répond à une requête turque, ou s'il ne s'agit pas d'une initiative de l'OTAN habillée d'une demande des autorités d'Ankara qui ont achevé de perdre dans cette affaire toute liberté de manœuvre. Ces batteries anti-missiles destinées à être manœuvrées par des soldats de l'OTAN non Turcs peuvent certes anticiper une guerre qui verrait la Syrie recourir aux missiles Scud. Cependant, même si elle ne manque pas de raisons sérieuses pour entrer en guerre avec son voisin du nord, pourquoi la Syrie ouvrirait-elle un front avec la Turquie au risque d'être envahie et démembrée ? Ce serait faire un cadeau inespéré à ses ennemis. Le positionnement des Patriot répond, en revanche, au besoin de sécuriser les radars du bouclier antimissiles balistiques étasunien (ABM) en prétextant une "menace iranienne", alors qu'ils couvrent l'espace stratégique russe sur une grande profondeur. Tout en étant présenté comme une parade à d'éventuels tirs de missiles de l'Iran ou du Hezbollah contre des cibles étasuniennes en Turquie ou en Israël, ce positionnement des Patriot s'inscrit donc dans la chaîne étasunienne de boucliers antimissiles qui va de la Mer baltique jusqu'à la Mer noire et au Golfe arabo-persique, égrenant le tracé d'un nouveau mur Est-Ouest.

Ankara qui se trouve prise entre l'enclume de l'Europe et le marteau des États-Unis ne peut se soustraire à leur diktat sans courir le risque d'aller à sa mort en tant qu'État souverain. .

Le parti islamiste au pouvoir  doit se rappeler le sort que réservait l'Europe à ce qui restait de l'Empire ottoman au lendemain de la Première guerre mondiale, suite à sa défaite aux côtés de l'Allemagne nazie. Le Traité de Versailles de 1919, signé par l'Allemagne et les puissances victorieuses prévoyait de rayer la Turquie de la carte européenne pour la refouler en Asie. Seul le sursaut de l'armée de Mustapha Kémal, facilité par l'épuisement de la France et de la Grande-Bretagne, ainsi que par la Révolution russe de 1917 —qui l'a pourvu en armement—, a pu sauver la rive européenne (la Thrace)  destinée à revenir  à la Grèce avec la région de Smyrne. Ce n'est peut-être que partie remise, dans la mesure où les Européens continuent à considérer les Turcs comme des intrus; les envahisseurs asiatiques d'un territoire qu'ils occupent depuis le XVème siècle et qui a pour l'Europe une forte valeur symbolique et stratégique, car il comprend  de hauts lieux de la Grèce antique, comme ceux de la guerre de Troie chantée par Homère, ou ceux de la Grèce byzantine avec Constantinople et Sainte-Sophie. Sur le plan stratégique, l'effacement de la Turquie actuelle donnerait à l'Europe des frontières rationnelles en accord avec sa culture et sa géographie humaine et ferait notamment de la Méditerranée une Mare nostrum d'Ouest en Est, en attendant d'y adjoindre le Sud.

Les États-Unis, quant à eux, en relançant depuis l'Irak l'engrenage infernal de nouvelles modifications territoriales  favorables à la survie d'Israël, ont ouvert la voie pour l'établissement à terme d'un grand État kurde sur les hauts plateaux qui vont de l'Anatolie jusqu'en Iran en passant par le nord de l'Irak. Sa création s'inscrirait dans la chaîne stratégique des emplacements des  Patriot et des ABM,  qui esquisse l'érection d'un nouveau barrage contre l'Asie et positionne l'OTAN en sentinelle du Proche-Orient et de toutes les voies de communications terrestres et maritimes.

Pour éviter une partition de son territoire, la Turquie a donc intérêt à s'intégrer sans rechigner dans les perspectives stratégiques de l'Alliance atlantique. C'est la raison pour laquelle elle a dû renoncer à être un État souverain développant ses propres alliances avec la Russie, l'Iran et l'Irak, comme la politique du "zéro problème" en avait esquissé les contours. C'est à ce prix que la Turquie cessera d'être considérée comme le talon d'Achille de l'OTAN et de l'Europe, comme leur point faible à la jonction de la mer Noire, de la mer Égée et de la Méditerranée orientale, ainsi qu'entre les mondes chrétien,  musulman et  orthodoxe. En amenant la Turquie à se détourner de la politique souveraine timidement esquissée après la disparition de l'Union soviétique, l'OTAN la réintègre dans sa logique matricielle de la guerre froide en lui promettant de pouvoir garder son Kurdistan. Délestée du territoire kurde, la Turquie perdrait en effet sa masse critique et serait vouée à être absorbée par l'Europe comme un pays balkanique, au même titre que l'Albanie ou le Kosovo.

En rentrant dans les rangs, la Turquie a été forcée, en outre, de reprendre sa coopération  avec Israël et de renonçer au préalable des excuses qu'elle exigeait de Tel-Aviv depuis l'assassinat en 2010 de neuf passagers turcs à bord du Mavi Marmara, un navire attaqué par l'armée israélienne dans les eaux internationales alors qu'il faisait route vers Gaza avec une "flottille de la paix", dans le but de briser le blocus du territoire palestinien. La réponse à cette exigence de l'OTAN devrait préparer la reprise de la coopération militaire entre la Turquie et l'État sioniste et faire oublier sa poussée de fièvre pro-palestinienne. Couronnant le tout, la Turquie vient de franchir un pas qu'aucun État musulman n'a envisagé, en faisant diffuser par la télévision publique les neuf heures d'un film de Claude Lanzmann, Shoah; une version du génocide des Juifs européens que tous les habitants du vieux continent sont sommés d'accepter telle quelle sous peine d'être trainés en justice. La Turquie marque ainsi sa différence avec la République islamique d'Iran qui a réuni il y a quelques années une conférence internationale sur la shoah en présence d'historiens révisionnistes qui contestent des aspects importants de la version officielle. L'ironie de l'histoire veut que la Turquie qui se rallie ainsi au chœur célébrant la version officielle de la shoah se batte avec les dernières énergies pour empêcher le monde d'évoquer le massacre des Arméniens commis par les autorités d'Istanbul qui aurait même servi de modèle au génocide perpétré par les Nazis contre les Juifs, comme le souligne Robert Fisk dans son livre, "La grande guerre pour la civilisation" qui consacre un important chapitre (1) à l'extermination des Arméniens de Turquie et de Syrie par le pouvoir ottoman.

Cette évolution est somme toute logique tant la Turquie et Israël ont de points communs.
- Ils sont deux corps étrangers d'origine nomade introduits par la force des armes dans un environnement géopolitique qui leur demeure hostile : la Russie, l'Europe et le monde arabe, pour la Turquie; le monde arabe pour Israël.
- Ce sont deux États spartiates structurés autour de leurs armées respectives. Ils représentent une menace potentiellement mortelle pour les voisins : arsenal nucléaire israélien; rétention par la Turquie des eaux du Tigre et de l'Euphrate par le complexe des hauts barrages d'Anatolie.
- Les deux États sont des bases avancées de l'impérialisme occidental.
- Ils ont tous deux un caractère composite car une frange de la population en persécute une autre : les Turcs oppriment les Kurdes et les Israéliens oppriment les Palestiniens. À cela s'ajoute leur caractère d'États culturellement schizophrènes, abritant des populations tiraillées entre religion et laïcité, orthodoxie et libéralisme, Orient et Occident. Ce qui n'aide pas à les stabiliser.

L'ensemble de ces traits communs fait que ces deux États ne trouvent objectivement aucun intérêt pour la paix. Elle leur serait même préjudiciable; ce qui souligne d'autant la responsabilité des puissances occidentales dans leur maintien en tant que gardiens de leurs intérêts et qu'agents majeurs d'insécurité et de troubles dans le monde arabe et musulman.

L'OTAN utilise aujourd'hui la Turquie comme une menace dirigée contre  la Syrie, l'Iran et le monde chiite, et accessoirement contre la Russie et le monde orthodoxe. Il maintient Israël dans son rôle de chien de garde des pétromonarchies devant empêcher  l'Égypte d'aspirer à un statut de puissance régionale rayonnante,  seule en mesure de sauver le monde sunnite de l'enfer où il a été précipité.

(À suivre)
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(1) Le premier holocauste, chapitre 10 de  La Grande guerre pour la civilisation. L'Occident à la conquête du Moyen-Orient (1979-2005); Robert Fisk, éditions La Découverte.




22 décembre 2012

PROCHE-ORIENT : L'EXPLICATION PAR LE VIDE

L'une des explications avancées pour cerner les problèmes du Proche-Orient et leur trouver un dénominateur commun est celle du "vide stratégique". Dans une région d'une importance vitale pour le monde, elle souligne l'absence de puissances susceptibles d'en garantir la paix et la stabilité qui conditionnent à leur tour la paix et la stabilité mondiales. Ceux qui avancent cet éclairage important omettent généralement d'en désigner les responsables. La Grande-Bretagne, — relayée par les États-Unis d'Amérique au tournant à la fin des années cinquante — a installé l'État d'Israël pour contrôler cette région et pour empêcher la renaissance de l'Égypte, de l'Irak, de l'Iran ou de la Syrie qui furent dans l'histoire d'importants centres de civilisation. Aux côtés d'Israël, les Britanniques ont installé des royaumes bédouins à leur dévotion et qui ne peuvent se passer de leur protection, en Jordanie et dans la péninsule arabe. Ces royaumes tribaux sans profondeur historique et culturelle  jouent également le rôle de chiens de garde chaque fois qu'une puissance régionale menace de se lever  en Iran, en Égypte en Irak ou en Syrie. Cependant, quand les États-Unis ont pris le commandement du "Monde libre" contre le "Pacte de Varsovie", ils ont été contraints de favoriser l'émergence de pouvoirs arabes commandés par des militaires progressistes —Égypte et Libye— ou par des idéologues anticommunistes —Saddam Hussein en Irak et Jaafar Nimeiry au Soudan—, comme ils ont ramené au pouvoir, en Iran, le chah Réza Pahlavi en fomentant un coup d'État  avec les inévitables Britanniques contre le régime de démocratie parlementaire de Mossadegh. L'idéologie anti-impérialiste et les idées progressistes gagnaient en effet du terrain dans un monde arabe fraichement libéré du colonialisme et mobilisé autour du combat du peuple palestinien. Devant cela, ni Israël, ni des royaumes de pacotille ne faisaient le poids pour empêcher l'Union soviétique de tirer profit de cet état d'esprit.

Lorsque Nasser a changé son fusil d'épaule pour se rapprocher des Soviétiques et pour bâtir la puissance égyptienne symbolisée par la construction du Haut barrage d'Assouan, les États-Unis s'opposèrent à son financement. Nasser fut soumis au lent travail de sape des Saoudiens avant d'être finalement terrassé suite à l'agression israélienne de 1967. Anouar el Sadate lui-même, le signataire du traité de paix séparé avec Israël, avait  l'intention déclarée de s'occuper du redressement de l'Égypte, une fois retiré du champ de bataille. Il fut tué par des islamistes vraisemblablement aux ordres de Washington —une information confidentielle parue dans le bimensuel "Afrique-Asie" quelques jours avant l'attentat… l'avait annoncé. La même année, 1981, une tentative d'assassinat de Hafez el-Assad, fomentée par les Frères musulmans, échouait en Syrie.
De son côté, le Chah d'Iran voulant profiter du quadruplement des prix du pétrole consécutif au conflit israélo-arabe d'octobre 1973, chercha à ériger la puissance iranienne qu'il voulait placer dans la continuation de l'Empire perse. Il développa considérablement son armée et sa marine et lança l'industrie nucléaire dans le but d'assurer l'indépendance énergétique du pays. On lâcha alors contre lui Khomeiny dont on se souvient qu'il fut, depuis Neauphles-le-Château en France, la star adulée des médias occidentaux! Enfin, quand Saddam Hussein, après avoir été incité par les Saoudiens et les Occidentaux à livrer une guerre sans merci contre l'Iran, voulut redresser son pays, les Saoudiens et les Koweitiens inondèrent le marché mondial de pétrole, faisant chuter les prix à un niveau insupportable pour un Irak exsangue, lourdement endetté et qui avait besoin de ressources pour se relever. On connaît la suite. Devant l'envie, compréhensible, de Saddam Hussein de s'emparer du Koweit —une ex-province irakienne détachée par la Grande-Bretagne— les États-Unis, par le biais de leur ambassadrice, lui firent comprendre qu'ils le laisseraient faire. Alors, le lion irakien se jeta tête baissée sur la chèvre koweitienne pour être aussitôt abattu par le chasseur états-unien aux aguets.

Si vide de puissance il y a, la responsabilité en incombe donc grandement au camp des amis d'Israël, de la Jordanie et de l'Arabie saoudite. Le deuxième responsable de ce vide de puissance est l'opinion arabe majoritaire qui cultive depuis les Croisades jusqu'à nos jours et en passant par l'ère coloniale, une vision conservatrice repliée sur un Islam perçu comme une identité trans-territoriale pouvant se passer d'États-nations souverains, de modernisation forcément occidentale, voire d'un progrès qui entraîne fatalement  le retrait de l'emprise religieuse. Cette majorité silencieuse a fait le lit des Frères musulmans.

Tony Blair : un leader britannique heureux au Proche-Orient

Iran: divine surprise

L'aventure irakienne, depuis la guerre contre l'Iran jusqu'à l'occupation anglo-saxonne à partir de 2003, en passant par la guerre du Koweit et par un embargo génocidaire de huit ans, passera peut-être dans la postérité comme l'aventure de trop. Celle qui annonce la clôture de toute une époque dominée par l'impérialisme occidental.

En Iran, la révolution conservatrice khomeyniste, après avoir réalisé les espoirs anglo-saxons placés en elle en éliminant impitoyablement la gauche libérale et marxiste,  a pris un nouveau cours depuis l'agression irakienne. Une guerre d'agression longue et meurtrière a permis l'émergence d'une force nouvelle formée par les Pasdarans qui a supplanté le clergé conservateur et l'armée du Chah, tout en restant appuyée sur l'idéologie islamique du premier et en profitant de l'infrastructure militaire de la seconde. Mais sa base sociale est fournie par la classe nouvelle et nombreuse des déshérités, des jeunes qui furent recrutés pour la guerre de défense et y furent aguerris. Ainsi, alors que l'Irak de Saddam Hussein se faisait laminer par les requins du Golfe et par les vautours anglo-saxons, l'Iran allait s'affirmer progressivement comme une puissance régionale incontournable dont le rayonnement, jusqu'au Liban, allait rendre possible la première défaite historique de l'armée israélienne par le Hezbollah en juillet 2006.

Tirant les leçons d'un passé dominé par le rôle néfaste de la Grande-Bretagne et de son relais états-unien, l'Iran a compris que pour assurer efficacement sa défense il lui fallait fabriquer lui-même son armement. Ce qui suppose une véritable révolution copernicienne et passe par le développement scientifique et technique du potentiel économique et humain nécessaires. C'est le tour de force réalisé par la République islamique malgré —et peut-être, à cause— d'un embargo de quarante ans. Le développement technologique spectaculaire de l'Iran s'est fait à la faveur d'une dualité  des Pasdarans, qui tout en étant une armée mobilisée pour la défense de la révolution se sont faits également entrepreneurs et chevaliers d'industrie. Le même phénomène s'est produit au Liban avec le Hezbollah qui évolue au sein du corps social libanais à la manière de l'armée confédérale suisse qui est constituée de citoyens armés et continuellement maintenus sur le pied de guerre. Pasdarans en Iran et Hezbollah au Liban peuvent être considérés comme des créations totalement innovantes. Elles se sont substituées tout à la fois à des États politiquement paralysés et à des armées incapables et inutiles pour relever efficacement le défi des agressions états-uniennes et israéliennes dans la région.

La deuxième conséquence de l'aventure militaire anglo-saxonne en Irak réside dans sa défaite proprement dite, illustrée par le retrait peu glorieux des troupes d'invasion qui auront tout détruit sans avoir rien pu construire, réussissant cependant à être plus inhumains et plus criminels que les hordes mongoles qui détruisirent l'Irak au XIIIème siècle de notre ère en laissant derrière eux des pyramides érigées avec les crânes des Irakiens (1). Les États-Unis ont perdu parce qu'ils n'ont pas atteint leur objectif de "démocratisation" du "Grand Moyen-Orient" que les néoconservateurs voulaient commencer en Irak. L'échec de ce projet a débouché sur un vide dans lequel s'est engouffré la puissance iranienne montante au grand effroi des monarques du Golfe et des dirigeants de l'État d'Israël, qui se mirent à dénoncer en chœur qui le nucléaire iranien qui le danger "chiite". Mais la puissance iranienne n'a pas pris des traits menaçants pour ses voisins. Elle a pragmatiquement tendu une main amicale aux potentats du Golfe qui s'en détournèrent ostensiblement et elle a jeté les ponts d'une communauté économique intégrée comprenant l'Iran, l'Irak, la Syrie et le Liban. L'amorce d'un marché commun à ces pays a commencé à prendre une telle tournure que la Turquie a été poussée à s'y lancer à son tour avec sa politique de "zéro problème" avec le voisinage. Ses dirigeants ont même commencé à prendre spectaculairement leurs distances à l'égard d'Israël, notamment au sujet du conflit palestinien et  du blocus de Gaza. Là où les Occidentalistes appréhendaient l'émergence d'une puissance dans un pays donné, s'est esquissée l'amorce d'un nouveau grand ensemble, géographiquement, économiquement, culturellement et politiquement intégré. Comment arrêter ce processus?

Le  fameux "printemps arabe" survint sur le modèle des "révolutions colorées" pilotées par le Département d'État et les officines de la CIA qui firent leurs preuves en Géorgie (révolution des roses en 2003),  en Ukraine (révolution orange en 2004),  au Kikizistan (révolution des tulipes en 2005). En application de la doctrine du désordre créateur des néo-conservateurs, les États-Unis jouèrent la carte de l'islamisme politique contre les "dictateurs", sachant avec certitude que là où des élections sont organisées dans le monde arabe, elles profitent directement aux islamistes.

L'étincelle est partie, le 17 décembre 2010 depuis le "laboratoire" tunisien  d'une "révolution du jasmin", où le régime finissant de Ben Ali ne tenait plus qu'à un fil.  La suite est connue avec la révolution Facebook en Égypte, relayée, comme la révolution khomeyniste de 1978, par tous les médias occidentaux. L'affaire libyenne qui s'intègre dans la même dynamique paraît quant à elle obéir à un autre schéma, dans la mesure où la France et la Grande-Bretagne y ont joué un rôle prépondérant après avoir détourné à leur profit la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l'ONU. Tout se passe comme si ces deux ex-puissances coloniales, ayant compris les conséquences du retrait états-unien et du vide de puissance qu'il allait provoquer dans la région, avaient voulu se positionner comme des relais possibles dans leurs anciennes colonies. L'Angleterre disposait de bases militaires dans la Libye des Senoussi avant l'arrivée de Kadhafi au pouvoir, et la France a tout simplement voulu brûler la politesse à l'Italie. Ces deux puissances qui sont à l'origine du charcutage du Proche-Orient ( accords Sykes-Picot et  "foyer juif") ont voulu rééditer le  coup en Syrie, mais la Russie et la Chine, cette fois-ci, ne se laissèrent pas faire.

Vu la facilité avec laquelle sont tombés les régimes de Ben Ali et de Moubarak, Rejeb Tayyip Erdogan, associé à l'aventure libyenne par le biais de l'OTAN, a pu constater que le régime qui n'est pas abattu par les insurrections populaires peut l'être par la force des armes occidentales. Il a été convaincu de l'existence d'une forte détermination néocoloniale  de réinvestir ce monde musulman où la Turquie néo-ottomane rêve aussi de se redéployer. Ses alliés de l'Otan l'ont également assuré que le prochain régime à tomber serait celui de Damas, ce qui mettrait un terme au projet de grand ensemble régional impulsé par l'Iran. Erdogan n'ignore pas par ailleurs la grande hostilité de Qatar  et de ses partenaires du Golfe pour le projet iranien. Il a alors retourné sa politique de bon voisinage avec la Syrie en une politique d'hostilité déclarée au pouvoir syrien.

Normalement, Tayyip Erdogan et son ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, ne sont pas censés être aveuglés par les préjugés racistes des dirigeants israéliens et occidentaux et les médias qui les servent pour croire que le pouvoir en Syrie allait tomber facilement, à l'image des régimes tunisien, égyptien et libyen. Les dirigeants des pays non souverains, sans véritable indépendance, ne connaissent pas la capacité de résistance de ceux qui se nourrissent de son goût depuis le biberon! Ils ont négligé le fait que la solidité de l'État syrien, fût-il dirigé par une dictature de fer, réside dans le  discours constant de Damas qui ne cesse de rappeler que ses ennemis en veulent à la Syrie parce qu'elle est la "citadelle arabe de la résistance" face aux projets sionistes et aux complots des alliés régionaux des États-Unis. Plus la guerre internationale déclarée contre la Syrie s'intensifie, plus la vérité de ce discours éclate aux yeux des Syriens qui voient très bien par qui ils sont attaqués et par qui leur pays est en train d'être détruit. Ils peuvent aussi mesurer la cruauté imputée au pouvoir de Damas  à l'aune de la sauvagerie sans nom de leurs assaillants, comme ils peuvent se rappeler, avec un peu de recul, que leurs bourreaux d'aujourd'hui sont ceux-là mêmes qui leur parlaient de démocratie et de droits de l'homme, et que derrière les hordes aux drapeaux noirs se tiennent les pouvoirs serviles de Riyad et de Qatar, ainsi que l'ancien pouvoir mandataire français et son drapeau aux trois étoiles. Ils peuvent être confiants dans le fait que leur État ne dépend pas d'un homme qu'il suffit d'abattre pour que l'édifice s'écroule comme un château de cartes; que sa structure est solidement bâtie autour d'une vision et d'une orientation stratégique. Son armée est motivée parce qu'elle a conscience de servir une patrie et un dessein national,  non un homme, un sectarisme religieux ou un clan maffieux.  De plus, l'armée est la structure la plus avancée de la société syrienne, du fait de sa formation, de son équipement et de son ouverture au monde moderne. Elle amalgame autour d'elle des pans entiers d'une société également cimentée par une orientation laïque garante de l'équilibre entre les ethnies et les confessions. Autant de différences avec l'Égypte, la Tunisie et la Libye! Enfin, la direction syrienne cultive une alliance durable avec la Russie et elle a développé des relations solides avec l'Iran avec laquelle elle est liée par un traité de défense commune. En Irak et au Liban, elle compte des partisans déterminés  et des alliés convaincus. De sorte que, si jamais l'État syrien vient à être réellement menacé, l'embrasement de toute la région est assuré.

Confronté aux conséquences de son erreur de jugement, Tayyip Erdogan, qui a déjà transformé la Turquie en boulevard du djihadisme international abondamment alimenté par les armes et les pétrodollars, ne pouvait plus reculer. D'autant que les services spéciaux des États-Unis, de France et de Grande-Bretagne sont sur place, opérant en soutien aux fanatiques salafistes, sinon aux bataillons d'Al-Qaïda. Empétré jusqu'au cou, il ne lui restait plus qu'à reconnaître son échec et à passer la main à l'Alliance atlantique par le biais de sa demande d'installation des missiles Patriot aux frontières avec la Syrie.

La Turquie et ses fantasmes néo-ottomans passent au second plan et l'OTAN entre en première ligne avec le même projet de gouverner la région par l'intermédiaire des Frères musulmans. Le pas franchi par Ankara est d'une extrême gravité comme le fit comprendre la réaction iranienne et l'annulation d'une visite que devait entreprendre le président Ahmadinedjad en Turquie. Téhéran comprend le geste turc comme une déclaration de guerre dans la mesure où les Patriots, une fois installés, auront des retombées directes sur la défense de l'Iran et peuvent d'ores et déjà être compris comme une participation à la défense du territoire israélien. C'est une politique d'une grande perfidie vis-à-vis des Iraniens qui comptaient, bon gré mal gré, poursuivre leurs bonnes relations avec la Turquie. Ils voient cette dernière se dérober pour se cacher derrière une Alliance atlantique à tête multiples.


L'OTAN est un bloc idéologique et militaire. Sa cible première reste la cible principale : la Russie de Vladimir Poutine. La bataille diplomatique amorcée contre la Russie au Conseil de sécurité de l'ONU à propos de la question syrienne ayant pitoyablement échoué, et le pari de faire tomber Bachar Al-Assad en s'appuyant sur la "Ligue" dite arabe et sur les Frères dits "musulmans" ayant pris la même tournure, faut-il passer à une confrontation sur le terrain avec la Russie ? La décision d'implanter les Patriots en Turquie semble y mener comme l'a signifié la réponse russe avec l'installation de missiles Iskander en Syrie et l'arrivée d'unités de sa marine de guerre en Méditerranée orientale.
Autour d'un vide stratégique proche-oriental à l'intersections des mers et des continents, la tension atteint une masse critique. On a désormais un camp sunnite emmené par des régimes serviles et des islamistes fanatisés soutenus par l'OTAN, et un camp de la résistance au projet atlantiste qui comprend des États souverains adossés à la puissance russe, avec le soutien de la Chine, du Brésil et de l'Inde.
Serguei Lavrov, voulant souligner la gravité de l'installation des Patriots en Turquie, a rappelé cette remarque d'Anton Tchekov :  lorsqu'au début d'une pièce on voit un pistolet sur la table, on peut être sûr qu'il sera utilisé. L'homme n'est pas porté sur la dramatisation, mais il affaire à une coalition dont presque tous les membres sont au bord de l'hystérie.


    


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(1) Lire à ce sujet un article de Georges Stanéchy, à glacer le sang,  Noël : les enfants de Fallouja


10 décembre 2012

TENDANCES FASCISTES EN TUNISIE

Le 4 décembre dernier, la veille du soixantième anniversaire de l'assassinat en 1955 du leader syndical Farhat Hached par un groupuscule colonial lié aux ervices secrets du Protectorat français, il y avait foule place Mohammed Ali, siège central  de  l'UGTT, l'Union générale des travailleurs de Tunisie. La centrale syndicale commémorait ce jour-là le souvenir de son fondateur, en 1946, qui est également une haute figure de l'histoire du mouvement national tunisien de libération. Aucune controverse n'entache en effet le parcours de Farhat Hached. On ne lui connait pas un seul mot de travers, mais le titre d'un article fameux paru à la Une du journal du syndicat : "Je t'aime, Ô peuple"!
Ce n'étaient pas des mots en l'air. Le peuple dont il parlait à l'époque et qui bouillonnait intérieurement comme un volcan, était celui des forçats de la colonisation, les déshérités, les réprouvés, les humiliés. Il ressemblait comme deux gouttes d'eau à celui qui s'est soulevé en décembre 2011 après l'immolation par le feu de Mohamed Bouazizi. Il y a ainsi des moments ou le passé et le présent d'un pays se télescopent.
Logo de l'UGTT

Le 4 décembre dernier, les syndicalistes et la foule amassée autour du siège de l'UGTT ont été attaqués par des centaines d'hommes armés de gourdins et d'armes contondantes, causant de nombreux blessés. Les assaillants sont les autoproclamés "gardiens de la révolution";  des groupes militarisés d'Ennahdha, protégés et défendus en tout cas par la formation islamiste.
Ces milices ont tué à Tataouine, le mois dernier dans le sud du pays,  le responsable syndical Lotfi Naghdi, coupable de s'être rallié à "Nidaa Tounes", une coalition opposée à Ennahdha, et la seule en mesure de lui faire vraiment contrepoids.

Ces milices ont fait leur première apparition à l'occasion d'un autre évènement national: la manifestation pacifique du  9 avril 2012 en souvenir de la marche nationaliste réprimée dans le sang par les autorités coloniales, le 9 avril 1938.
Cette année, la commémoration devait revêtir les allures d'une fête célébrant la fin de la dictature. C'était compter sans le gouvernement et les islamistes qui ne voyaient pas d'un bon œil d'autres manifestations que celles de leurs partisans. Les manifestants devaient célébrer, qui plus est, un évènement d'où les islamistes étaient absents, car lié au Néo-Destour d'Habib Bourguiba, le leader qui avait délaissé le soutien des notables liés à la grande mosquée de la Zitouna pour rechercher plus tard celui  de l'UGTT. Nous verrons plus loin l'importance de ces détails. Le 9 avril 2012, Ennahdha n'était donc  pas partie prenante de la commémoration — interdite d'ailleurs par le gouvernement—, mais ses miliciens furent envoyés contre la foule bon enfant  pour transformer la fête en démonstration de leur sauvagerie! Mis en cause, le gouvernement a promis une commission d'enquête qui n'a  jamais vu le jour.

Le 4 décembre 2012 marquera probablement un nouveau tournant dans l'histoire du pays.
L'UGTT qui a été souvent l'objet d'agressions de la part du pouvoir,  n'a jamais été attaquée dans son siège à Tunis et encore moins un jour de recueillement et de consensus autour d'une figure aussi charismatique. Le Secrétaire général  de la centrale  a logiquement pointé du doigt la responsabilité d'Ennahdha, et demandé au  gouvernement de reconnaître sa responsabilité dans l'agression et de dissoudre les milices. Faute de quoi, une grève générale aura lieu le 13 décembre prochain, la veille de la réunion prévue  à Tunis des parrains de la "révolution"  emmenés par  Hillary Clinton.
Le leader syndical  a également conditionné le retrait du mot d'ordre de grève  à la participation d'Ennahdha à une table ronde sur l'avenir du pays aux côtés des autres partis politiques reconnus; sans exclusive.
Pourquoi  cet appel?
La Tunisie traverse une période pleine d'incertitudes. Le gouvernement  élu le 23 octobre 2011 l'a été pour une durée d'un an, tout comme l'Assemblée nationale constituante (Anc) qui n'a pas pour mandat la direction du pays, mais celui d'écrire une Constitution dans le délai d'un an. Après le 23 octobre 2012, plus personne ne dispose en principe de la moindre légitimité politique à l'Anc comme au gouvernement et à la présidence de la république! Placée devant cette situation juridiquement inédite et pleine de périls, l'UGTT avait appelé à une concertation sous son égide de tous les partis politiques pour sortir de l'impasse et pour s'occuper du redressement du pays qui n'en finit pas de sombrer. Mais Ennahdha s'était inscrite aux abonnés absents, sous le prétexte que Nidaa Tounes, une coalition présidée par Béji Caïd Essebsi, — le Premier ministre du gouvernement provisoire qui avait préparé les élections d'octobre 2011—, comportait des membres de l'ancien régime! L'argument était d'autant plus fallacieux que le gouvernement islamiste ne veut pas juger —comme tous les Tunisiens le lui demandent— les complices du régime déchu dans les milieux politiques, ceux de la magistrature et des affaires, comme il ne veut pas accélérer la mise en place d'une justice transitionnelle, préférant soumettre les Tunisiens à la volonté du Prince, en continuant à utiliser  l'appareil sécuritaire du régime de Ben Ali et des juges au comportement douteux pour régler leurs comptes à des universitaires,  des journalistes, des  artistes, des intellectuels indépendants et même à une jeune femme violée par deux policiers contre lesquels elle a eu le culot de porter plainte !

L'agression du 4 décembre porte donc à son paroxysme l'écœurement des Tunisiens victimes d'un pouvoir qui se targue depuis plus d'un an de leur dicter ce qu'ils doivent penser ou comment se vêtir (pour les femmes, en tout cas) à un moment où la Chine s'apprête à cultiver des salades sur la Lune en vue de fournir des vitamines et des sels minéraux à ses futurs navigateurs de l'espace!

Tout cela a de forts relents de fascisme. Cette maladie — la peste brune— ne serait donc pas spécifique à l'Occident honni?

"Croire, obéir, combattre"

Le mouvement fasciste est apparu en Italie en 1919 pour devenir un système politique en 1922, date de la prise du pouvoir par Benito Mussolini.  Dans un contexte qui voyait la montée d'une classe ouvrière combative dans une Europe délabrée par une guerre dont la Russie était sortie avec la Révolution  de 1917, le fascisme était venu pour opposer à l'internationalisme —symbolisé par le slogan : "prolétaires de tous les pays unissez-vous"—, le nationalisme. À la paix, il opposait le militarisme; à l'idéologie communiste, le culte du travail,  celui de la collectivité traditionnelle et l'exaltation des valeurs de la virilité. Cependant, tout comme les communistes, les fascistes voulaient encadrer la jeunesse, infiltrer la société et gouverner en s'appuyant sur "les masses",  concept nouveau à l'époque.

En se propageant rapidement dans tous les pays d'Europe occidentale, le fascisme était apparu comme l'expression d'un refus radical et systématique de l'ordre politique, économique et social qui s'était instauré dans les sociétés occidentales tout au long du XIXe siècle, avec les traits et les attraits d'une modernité libérale, émancipatrice de l'individu à l'égard de l'ordre religieux, tolérante envers les minorités, politiquement plurielle et intellectuellement brillante à travers notamment la floraison des journaux. Les fascistes s'étaient donnés pour objectif de ramener ces sociétés sur le droit chemin : celui où la nation doit avoir un caractère sacré en tant que valeur suprême de l'ordre politique et où le pouvoir doit développer un État fort capable de faire prévaloir son autorité sur les droits et les libertés des personnes, afin de favoriser l'avènement d'un ordre nouveau dans lequel l'individu sera étroitement intégré dans la collectivité. De là découlait la nécessité de s'unir autour d'un chef susceptible d'être une incarnation de la collectivité et le guide de son destin.

Le but des fascistes était de modifier le cours des sociétés qui commençaient à s'éloigner de la Tradition, s'éloignaient de l'autorité de l'Église, tandis que celle de  la famille se délitait et que celle de la patrie s'était affaiblie après les boucheries de 14-18. Dès leur apparition, les mouvements fascistes avaient l'intention de s'appuyer sur la force pour atteindre leur objectif. Ils avaient un caractère militarisé —"chemises noires", brunes, phalangistes … Ces milices avaient pour mission de mener le combat idéologique à l'intérieur des sociétés pour les domestiquer et les préparer au moment inévitable où le fascisme devait  s'emparer de l'État. "Croire, obéir, combattre"  était la devise de Mussolini.

Le lecteur aura fait les rapprochements avec l'actualité tunisienne. Mais il devra  remplacer le concept de "nation sacrée" par  "oumma" (la communauté des croyants),  et celui d'"État fort", par l' "État de la charia", pour relever toutes les similarités entre l'idéologie fasciste et celle des islamistes, en sachant que le sunnisme est une orthodoxie de masses produite par des ulémas tout ce qu'il y a de plus profanes.
Ce n'est sans doute pas une coïncidence si la confrérie des Frères musulmans est née en Égypte six ans à peine après le triomphe du fascisme en Italie. L'écho de la Révolution russe avait été également très fort dans le monde musulman sous le joug colonial, surtout après l'appel de Lénine à la libération des "peuples de couleur". Pour la première fois, un peuple dominé était venu à bout des deux grandes puissances de l'époque, la Grande-Bretagne et la France! Ce n'était pas rien. Et ce n'était pas un hasard si, en 1929, un docker tunisien du nom de Mohammed Ali el-Hammi, après avoir vécu huit ans dans l'Allemagne de la République de Weimar,  avait fondé la Confédération générale tunisienne du travail (CGTT), donnant le signal d'un combat  anticolonialiste mené par une classe toute nouvelle en Tunisie : celle des salariés.

Les "zoufri" 

Le mot en dialectal tunisien pour dire voyou découle de la contraction d'ouvriers (les z'ouvriers), la langue arabe ne connaissant pas le son "v", remplacé par "f".
Comment expliquer cela?
Le voyou est, aux yeux de la société traditionnelle quelqu'un en rupture de ban. Dans la société musulmane de l'époque,  l'introduction du salariat —venant après le recrutement de soldats pour l'armée française, notamment pour la Première guerre mondiale — était une manifestation concrète d'une modernité affectant directement la cellule familiale. Même la femme commencera son émancipation par le travail salarié, presqu'exclusivement en tant que domestique chez le colon. L'aspect le plus choquant de l'ouvrier, qui en fera un "zoufri" , est probablement le recours à la grève. La société traditionnelle cultive la "hichma", une pudeur qui commande l'intériorisation des sentiments et des états  intimes. Il s'agit d'ailleurs moins de valeurs islamiques que de vertus arabes qui prônent la force d'âme, le contrôle de soi, mais aussi l'amour de tout ce qui est "franc", c'est-à-dire naturel (comprendre fort), contre tout ce qui est artificiel, le monde moderne en somme. Une grève ou une manifestation ouvrière pouvaient être perçues comme des phénomènes nouveaux qui allaient à l'encontre de la "hichma", en tant qu'extériorisations d'une détresse qu'il aurait fallu garder pour soi quand on ne pouvait pas recourir à la force franche, à la révolte naturelle. Par-delà cet aspect psychologique, le salariat pouvait être perçu comme une forme de participation à une économie coloniale qui était en train de laminer l'économie traditionnelle et d'accélérer dramatiquement la paupérisation du pays. De plus, le syndicalisme  en Tunisie, —un phénomène unique dans le monde arabe et africain—, avait éloigné les ouvriers de l'influence des élites traditionnelles pour les ouvrir à des idées nouvelles, à un mode de vie et à un esprit nouveaux et, par le service militaire, les avait emmenés jusqu'en Europe!  Le syndicat les avait aussi lancé dans le combat de libération nationale armés, non du Coran et de la sunna, mais de codes de travail et de conventions salariales à valeur universelle. Ce combat avait rapproché les ouvriers du parti du Néo-Destour de Bourguiba auquel ils avaient fourni son indispensable aile gauche qui combattra l'occupant en retournant contre lui ses propres valeurs : le droit des peuples à l'autonomie, les principes démocratiques  et les droits  des hommes. Sans l'apport du mouvement syndical, le mouvement de libération nationale aurait été emporté par son aile conservatrice à l'idéologie arabo-islamiste,  incarnée par le rival de Bourguiba, Salah Ben Youssef.
Le 8 octobre 1955, réuni en congrès à Sfax, le parti du Néo-Destour avait choisi le premier contre le second. Et qui avait fait pencher la balance en faveur de Bourguiba? C'était l'UGTT et cela dans la ville hautement symbolique de Sfax, capitale d'un Sud qui avait fourni tous ses chefs charismatiques au mouvement syndical, de Mohammed Ali à Habib Achour en passant par Farhat Hached! C'est aussi une ville réputée conservatrice et  éprise de traditions.

Sfax et l'enjeu du Sud

Sfax a la solide réputation d'une métropole dont la population  voue un culte au travail, à l'ordre et à la discipline qui sont aussi des vertus prônées par le fascisme. Mais cette capitale économique ouverte sur les espaces arabe, africain et maghrébin est en même temps une cité industrielle moderne au sort  directement liée aux ressources du bassin minier de Gafsa. Pour les islamistes, Sfax représente donc une sorte de défi. Le berceau du mouvement syndical et son cœur battant devrait revenir aux valeurs strictes de l'islam, selon leurs vues, et de l'arabisme, comme ils l'envisagent. Ils se démènent depuis leur arrivée au pouvoir pour entrainer le Sud dans leur giron. D'où l'intense mobilisation de leurs milices dans cette région  qui est à l'origine de la chute du régime de Ben Ali, avec la mobilisation, dès 2008, des habitants du bassin minier. Des habitants qui continuent à camper l'arme au pied, attendant toujours une réponse à leurs revendications, à l'image du valeureux leader syndical Adnane Hajji qui n'a pas reculé devant les tortionnaires de Ben Ali et qui ne mâche pas aujourd'hui ses mots pour dénoncer l'abandon scandaleux des populations déshéritées du Sud.
 Adnan Hajji

Après l'agression du 4 décembre contre le siège de l'UGTT, Sfax est entrée en grève, ainsi que sa région et les régions de l'intérieur qui souffrent toutes de l'incurie du gouvernement. Cela doit rappeler aux nahdhaouis que la fuite de Ben Ali est survenue le lendemain d'une grève générale à Sfax.
La tendance fasciste en Tunisie n'est pas née avec eux. Elle a commencé à pointer en 1969 lorsque, pour réprimer les grèves étudiantes, le chef du parti destourien de l'époque, Mohammed Sayah, a recruté des dockers pour les lâcher, armés de gourdins, contre les étudiantes et les étudiants de la Faculté des lettres du boulevard du 9 avril. Il fallait, expliquait-il en substance, envoyer le "peuple" donner une leçon à ces "enfants privilégiés, gâtés et irresponsables". Le même Sayah est à l'origine de l'idée de contrer les gauchistes en remettant en selle les islamistes. Il les a aidé à se développer dans le milieu universitaire en y créant leur propre syndicat,  noyau de ce qui sera plus tard leur mouvement politique. Mohamed Mzali est une autre figure fascisante. Son nom est associé à l'arabisation de l'enseignement (notamment celui de la philosophie) qui allait précipiter tout le système éducatif dans une régression dont il n'est pas prêt de sortir (voir ici). Les noms de ces deux hommes sont également associés à des attaques de milices contre les bureaux de l'UGTT et au harcèlement de la direction syndicale qu'ils voulaient tenir au bout d'une laisse en l'épurant de ceux "qui font de la politique"! Après avoir utilisé le mouvement syndical pour arriver à l'indépendance et à la prise de l'État, l'aile droite du parti destourien, sensible, dès le milieu ds années 1970, aux sirènes du libéralisme et de l'"ouverture" économique, avait voulu elle aussi se débarrasser de l'UGTT parce que sa direction freinait des quatre fers contre la libéralisation du secteur public et son ouverture aux capitaux étrangers. C'est ainsi qu'elle réprima au prix de plusieurs dizaines de morts, et avec la participation de l'armée, la première grève générale répondant à l'appel de l'UGTT, le 26 janvier 1978.

L'épurator!

Aujourd'hui, il n'y a pas d'objectif plus puissant aux yeux des islamistes que celui d'assurer leur emprise totale sur l'appareil d'État. Ils sacrifient tout à cette nécessité, négligeant les travaux de l'Assemblée constituante, délaissant les dossiers les plus urgents, suscitant des diversions à la marge pour se donner le temps de désigner leurs hommes aux postes clés. La nomination d'un gouverneur islamiste à Siliana, incompétent comme le sont la plupart les dirigeants islamistes inexpérimentés, a suscité la révolte des habitants de ce gouvernorat de l'intérieur, proche de Sidi Bouzid. Ils attendaient des investissements et des emplois pour se voir imposer un gouverneur soucieux seulement de les mâter. "Il ne partira pas" avait clamé le chef de gouvernement, Mohamed J'bali; "autant me demander de partir"! Les manifestants soutenus par l'UGTT furent sauvagement réprimés par une police armée de gaz lacrymogène, de balles de caoutchouc et… de fusils de chasse. Les populations créèrent la surprise en décidant de marcher sur la capitale, laissant au gouverneur "la garde des murs de la ville et de ses oiseaux dans le ciel"! Le gouvernement paniqué est bien obligé de recourir à L'UGTT pour calmer le jeu, acceptant donc la suspension "temporaire" du gouverneur controversé, mais, aussitôt après les milices d'Ennahdha sont allés casser du syndicaliste sur la place Mohammed Ali. Ce comportement est caractéristique de la tendance fasciste qui domine le mouvement islamiste, et qui est obsédée par la nécessité impérieuse de s'emparer de l'État.  Mais l'État étant un ensemble d'institutions, l'UGTT  est partout présente dans ses rouages et il ne pourrait pas correctement fonctionner sans son assentiment. C'est la raison pour laquelle l'UGTT avait été dès le début la cible principale du gouvernement. Tout avait été fait pour la disqualifier. Profitant d'une grève des éboueurs, les militants islamistes avaient submergé les locaux syndicaux d'immondices un peu partout dans le pays, laissant même  pourrir la situation  pour  monter les Tunisiens contre le syndicat. Comme la situation économique allait en empirant et que  les revendications et les protestations ne cessaient pas,  le gouvernement en imputait régulièrement la responsabilité à l'UGTT,  sans se rendre compte que, ce faisant, il soulignait sa propre irresponsabilité!
Les Tunisiens restant majoritairement unis autour de la centrale syndicale, la dernière trouvaille consiste maintenant à accuser le syndicat de se mêler de politique. Mais l'UGTT est née dans les luttes politiques au sens noble du terme; ce que tous les Tunisiens savent, comme ils savent que le syndicat ne s'est jamais comporté en parti, mais en arbitre entre les partis ou les fractions.
Revenant aux sources du fascisme,  les islamistes accusent désormais les syndicalistes d'être des "communistes". Ghannouchi  réclame "l'épuration" de la direction  syndicale, comme si cela était la prérogative du pouvoir politique! L'imam de la Zitouna a affirmé dans son prêche de vendredi dernier — repris par de nombreux  imams du pays —  que ceux qui participeront à la grève générale seront considérés comme des  "ennemis de l'islam", identifiant ainsi le gouvernement  à la religion ! Cela rappelle fâcheusement la devise nazie : Gott mit uns. Dieu est avec nous!





28 novembre 2012

LIBAN : DANSE AVEC LE LOUP SALAFISTE

La scène libanaise reflète en général assez fidèlement les réalités du Moyen-Orient. Toutes les forces et tous les courants d'idées s'y trouvent représentés. Toutes les contradictions aussi. Chaque puissance régionale y dispose de "clients", et le Liban reproduit la plupart des tensions, des conflits et des rapports de force régionaux avec leurs soubassements internationaux. Dans "Les enjeux de la bataille de Syrie", la question des minorités ethniques et religieuses a été relevée comme étant celle qui détermine et légitime les ingérences des puissances régionales et internationales dans ce pays depuis le démantèlement de l'Empire ottoman. L'Arabie saoudite se pose en défenseur des sunnites, la France,  des maronites, la Russie, des orthodoxes, et il fut même une époque où l'Irak baathiste y soutenait ses partisans contre les baathistes syriens, l'Égypte se tenait derrière les nassériens, etc. La montée en puissance de la communauté chiite dans la foulée de la révolution khomeyniste a introduit l'Iran comme son protecteur, avec le soutien de la Syrie à laquelle les États-Unis ont demandé de rompre ses liens avec l'Iran et avec le Hezbollah.  Le refus de la direction syrienne est la cause des malheurs qu'endure le peuple syrien —resté tout de même majoritairement soudé autour de son armée— et le Liban voisin est désormais lui aussi ouvert aux guerriers noirs du salafisme et d'al-Qaïda, créatures de l'Arabie saoudite et des États-Unis.

Dès le début de la guerre contre la Syrie, des imams en ont pris la tête, comme l'Égypto-qatari Al-Qaradawi, le télésalafiste d'Al-Jazeera, et le cheikh syrien Adnane Al-Arour pour lequel un tiers des Syriens pouvait périr s'il le fallait, pourvu que le régime tombât.

Depuis, la plupart des brigades de combat , toutes affublées de noms à référence islamique, sont commandées par des cheikhs et des imams. Même la coalition de Doha qui prétend représenter l'"opposition" syrienne à l'extérieur est  dirigée par l'ancien imam de la mosquée des Omayyades. Cela montre bien que la Syrie est moins le théâtre d'une guerre civile comme certains se plaisent à le faire croire que celui d'une guerre de religion: en fait une "croisade" contre la laïcité républicaine et la modernité, dont la Syrie —avec le Liban— est la dernière citadelle au Proche-Orient. 

Al-Arour et Al-Qaradawi

Au Liban, les Saoudiens ont jeté leur dévolu sur un imam qui, tout en se défendant d'être salafiste et de rouler pour Riyad, n'en applique pas moins résolument la stratégie anti-iranienne et le sectarisme anti-chiite des wahhabites: le cheikh Al Assir. Pour mieux cerner son ostracisme, il faut rappeler ce que fut le sort des chiites au Liban avant la révolution iranienne. Ils étaient les plus déshérités des Libanais et leur sort ne pouvait être comparé qu'à celui des réfugiés palestiniens. Chiites libanais et réfugiés des camps étaient proches et solidaires. La bourgeoisie sunnite était contre les deux. Elle n'a pas mobilisé les sunnites quand ses alliés de la droite maronite ont massacré les Palestiniens; et quand les Israéliens ont envahi le Liban, ce sont les chiites qui les en ont chassés au bout d'une longue et héroïque résistance.  Georges Corm, historien et politologue libanais de renom, explique bien ce que représente le parti qui les représente : ”Le Hezbollah, qui s'inspire des principes de la révolution iranienne, parvint deux fois à mettre en échec la puissante machine de guerre israélienne, en 2000, en forçant l'armée israélienne à se retirer des territoires occupés au sud du Liban depuis 1978, puis en 2006 en empêchant cette même armée de réoccuper cette partie du Liban; ce mouvement de résistance crée ainsi un contre-modèle à la politique de soumission à Israël et aux États-Unis des principaux gouvernements arabes (en particulier l'Égypte, l'Arabie saoudite et la Jordanie).”(1)

Aussi, les positions d'al-Assir, par-delà ses tentatives de se montrer indépendant, montrent-elles que la bourgeoisie sunnite, les salafistes et les frères musulmans ne font pas seulement cause commune avec les puissants: ils s'érigent en adversaires contre ceux qui n'ont jamais perdu de vue l'importance et le caractère central de la cause palestinienne,  la souveraineté des  États et la primauté du droit sur la force. On appréciera sa phraséologie gratuite au sujet d'Israël qui ne coûte rien et ne recouvre aucune pratique. Sa défense  du régime de Moubarak et des régimes de Doha et de Riyad se passent de commentaires. En définitive, seuls l'Iran et la Syrie ne trouvent aucune grâce à ses yeux !

Rien ne peut mieux illustrer de telles contorsions rhétoriques qu'un entretien vif et bien mené avec cet imam qui monte et qui incarne la stratégie salafiste au Liban et autour duquel certains aspirent à créer un pôle salafiste  : un anti-Hezbollah  contre-révolutionnaire!

Au fil de cet entretien conduit par un journaliste de l'agence syrienne en ligne, arabi-press.com (officielle), le lecteur découvrira le cheikh Ahmad al-Assir, imam à Saïda. Depuis la date de parution de l'entrevue, le 2 août dernier, l'homme a beaucoup fait parler de lui en se livrant à des sit-in, à des barrages de routes, à des  provocations anti-chiites répétées et même à une opération de commando armé pour libérer un fils arrêté par la police pour conduite sans permis! L'impunité dont il bénéficie reflète les hésitations et le désarroi d'un État libanais qui ne sait plus sur quel pied danser face à ce trublion qui menace de faire basculer le pays dans une nouvelle guerre confessionnelle. Ses intrusions intempestives, toujours très médiatisées, sur la scène politique, divise en effet les rangs des sunnites libanais et  pose même un problème à la coalition du "14 mars" que dirige le clan Hariri et son "Mouvement de l'Avenir"; le mouvement opposé,  actuellement majoritaire, étant celui du "8 mars".

L'entrevue renseigne enfin sur les bricolages de la pensée salafiste et sur son art de jongler entre les sphères du politique et du religieux, en passant allégrement de l'un à l'autre chaque fois qu'elle se trouve  en difficulté dans l'une des deux. Répondant à une question éminemment politique, le cheikh de Saïda en arrive a déplorer l'arrivée au pouvoir des islamistes, de peur que leur échec ne rejaillisse sur l'islam. Pourquoi ne leur dénie-t-il pas simplement le droit de mêler la politique à la religion? C'est la contradiction qui divise les rangs des salafistes entre wahhabites hostiles à la prise du pouvoir par les F.M. et  qaïdistes qui y voient une première étape avant la disparition de tout pouvoir et de tout État. Mais  les deux sont les faces d'une seule monnaie… appelée pétrodollar.

Ahmad al-Assir (3ème à partir de la gauce) : " Je suis contre le fait de s’armer, en particulier et en général"
***

- Quelle est votre projet politique, quelle vision défendez-vous ?


- En vérité, j’ai montré maintes fois que mon travail consiste essentiellement à appeler les gens à s’engager sur le chemin de Dieu. Concernant la politique, je replace les faits sous l’angle de la nécessité de lever les injustices et de réagir aux dangers menaçant le pays et sa sécurité.

- Donc, vous n’avez pas de projet politique global à proposer aux Libanais.

- Cela est vrai.

- Ne pensez-vous pas que l’absence d’un tel projet peut fragiliser la base qui vous soutient au moment où beaucoup de courants au Liban voient en vous une alternative à certaines chefferies à la tête de la communauté sunnite ?

- Je ne me pose pas en alternative à qui que ce soit. Je suis franc avec les gens. Je l’ai dit et je le redis : je n’ai pas de projet politique précis pour le moment.

- Dans ce cas, pouvez-vous soutenir le projet de quelqu’un d’autre avec lequel vous seriez d'accord ?


- Je ne peux pas soutenir une ligne politique, mais je peux appuyer les positions de certains.

- Les medias rapportent que vous ne vous définissez pas comme salafiste. Le confirmez-vous ?

- Je confirme.

- Si vous n’êtes ni wahhabite ni salafiste, quel courant suivez-vous ?

- Je suis le chemin des sunnites. Je puise à toutes leurs écoles, non à une seule.

- Ceux qui vous décrivent sont convaincus que vous êtes wahhabite et se réfèrent pour cela aux déclarations de Fadhel Chaker qui a reconnu être salafiste et avoir trouvé sa voie grâce à vos prêches à la mosquée Bilal ben Rabah.

- Vous savez que le frère Fadhel Chaker est un artiste et il n’est pas en mesure de faire la distinction entre les écoles religieuses et les courants d’idées islamiques. Il est en admiration pour le salafisme et les salafistes sont des gens que je chéris, mais je ne suis pas salafiste.

- Si vous ne l’êtes pas, alors vous ne devez pas être d’accord avec la voie qu’il prônent en se basant sur la fatwa d’Ibn Taymiya ? [fatwa du XIVe siècle du nom de l'imam qui l'a émise. Elle rend licite de répandre le sang des Alaouites qui ne seraient pas musulmans. Mais elle ne précise pas s'ils font quand même partie de l'espèce humaine]

- Je suis en accord avec eux dans cette voie sur certaines questions et je suis en désaccord avec eux sur certaines autres. C’est pareil pour les Frères musulmans, le groupe Tabligh et le parti de la libération islamique. Je peux être d’accord avec eux sur certaines choses et en désaccord sur certaines autres.

- Etes-vous d’accord avec moi lorsque j’affirme que la question confessionnelle est celle qui vous a mis en vedette récemment ?

- Non. Cela n’est pas vrai. Nous avons des positions anciennes qui remontent à l’offensive du 7 mars et même bien avant. Nous attaquons le parti de la Résistance pour défendre notre existence, car il étend son hégémonie sur tout le pays. Et je reste sur cette position à son endroit jusqu’à ce qu’il change sa politique. Oui, nous avons élevé la voix avant tout le monde pour défendre la révolution syrienne et je suis le premier à l’avoir soutenue au Liban. J’ai mené, par la grâce de Dieu, un sit-in dans la mosquée Bilal , à peu près quinze jours après le déclenchement de la révolution et une semaine avant l’affaire de Saïda Aïcha [la plus jeune épouse du Prophète] qui a été l’objet d’une offense de la part du cheikh Mohamed Yazbeck le jour même de l’achoura [fête chiite].

[note de l'agence arabi-presss : des sources du hezbollah ont nié l’affaire et ont affirmé que cheikh Yazbeck n’a pas attaqué Aïcha,  soulignant qu’une fatwa de Sayed Khamenei interdit toute attaque contre la personne d’Aïcha ainsi que contre les compagnons du prophète].
Cheikh al-Assir poursuit : je n’ai jamais attaqué les chiites et je maintiens le principe selon lequel ils abordent la religion comme ils l’entendent et nous n’avons pas le droit de nous en prendre à eux, mais ils doivent respecter notre spécificité

- Quelle est votre position sur la fatwa de l’ayatollah Khamenei dans laquelle il interdit l’attaque des Compagnons et toute polémique entre les courants musulmans ?

- Quand il y a eu cette fatwa qui rend illicite la médisance sur certaines figures du sunnisme, j’en ai fait l’éloge dans l’un de mes prêches du vendredi. C’est pour cela que j’ai dénié au cheikh Yazbeck le droit de s’en prendre à Saïda Aïcha, alors qu’il représente Khamenei au Liban.

- Donc vous ne considérez pas les chiites comme des non-musulmans ?

- Jamais. J’affirme toujours qu’ils sont musulmans, même si nous sommes en désaccord avec eux. Puis, ma mère est chiite, ainsi que mes oncles maternels et mes tantes.

- Pensez-vous être l’objet d’une campagne à ce propos ?

- Vous savez qu’il y a une guerre contre l’islam et la religion qui est une guerre mondiale. Il y a des voix au Liban qui reproduisent ce qui s’apparente à une agression contre l’islam et les musulmans. Il n’est pas de l’intérêt de ces parties de refléter la réalité véritable.

- Sur quoi êtes-vous d’accord avec le Hezbollah si vous ne contestez pas son islamité et sur quoi êtes-vous en désaccord ?

- Je suis d’accord avec le parti sur la position générale consistant à faire face au projet américano-sioniste dans la région, mais je suis en désaccord sur sa mise en pratique, parce que, sur le terrain, il utilise ce principe pour servir les intérêts iraniens dans la région. Au sujet de la résistance à l’occupant, je suis d’accord avec lui, mais je lui conteste le droit d’en revendiquer le monopole. Je suis d’accord avec le parti dans la résistance face à l’injustice où qu’elle se trouve, mais je suis en désaccord avec son refus de soutenir les victimes de l’injustice en Syrie et son soutien aux injustes au sein du régime syrien. Ils soutiennent la contestation au Bahrein, tout en soutenant en même temps le régime syrien oppresseur.

- Êtes-vous avec la contestation au Bahrein ?

- Je suis contre l’oppression où qu’elle se trouve. Cependant, les ingérences iraniennes font que la réalité, là-bas, n’est pas très claire.

- Ne croyez-vous pas qu’il y a une révolution contre l’oppression actuellement au Bahrein ?

- Il y a une contestation. Il y a une intifadha, je ne dis pas le contraire. Mais est-elle crédible après l’ingérence claire des Iraniens ? C’est une question qui se pose et la réponse n’est pas claire à son propos à l’heure actuelle, surtout après la menace iranienne directe.

- Pensez-vous que le régime de Hosni Moubarak a assiégé Gaza avec les Israéliens ?

- Je considère que Hosni Moubarak a essayé d’affirmer l'existence de l'Égypte par tous les moyens, même en partenariat avec le Diable.

- Envisagez-vous donc l’Arabie saoudite comme son associé dans le siège de Gaza ?

- Tous les États arabes étaient très impliqués dans la défection à l’égard de la cause palestinienne, ce qui a donné l’opportunité à l’Iran de monter au front.

- Pensez-vous qu’il y a un projet saoudien islamique ou un projet saoudien au service des États-Unis ?

- Je considère que le projet essentiel de tout État arabe est la préservation de son existence, de ses intérêts particuliers et peut-être des intérêts mêmes du pouvoir.

- Vous ne pensez pas que l’Arabie saoudite a un projet islamique ?

- Non, elle ne se présente pas comme un projet islamique. Elle est le projet d’un État qui lui est particulier.

- Vous avez évoqué un projet iranien. Quel mal y a-t-il à ce qu’il y ait un tel projet ?

- Premièrement, ils utilisent des slogans pour flatter les sentiments de la rue islamique. C’est une traitrise sur laquelle nous ne pouvons pas être d’accord. Deuxièmement, ils essaient de provoquer un éclatement des scènes politiques sur le principe du "diviser pour régner", et nous avons souffert de ces pratiques, ici, au Liban, surtout sur la scène sunnite : ils achètent certains et montent les partis et les confessions les uns contre les autres à leur profit. Avant, ils ont essayé de propager le chiisme, mais ces pratiques sont contrées. En général, les pratiques iraniennes dans le monde arabe ne sont pas propres.

- Considérez-vous que l’Iran représente un danger plus grand qu’Israël ?

- Le danger israélien est sans commune mesure et sans égal. C’est l’ennemi principal dont il ne faut détourner personne. Mais le danger iranien n’est pas à négliger.

- Vous avez évoqué précédemment l’hégémonie du Hezbollah au Liban. Mais ne croyez-vous pas, comme moi, que les Hariri sont ceux qui disposent jusqu’à présent de l’hégémonie réelle sur tout l’État libanais?

- Non. L’hégémonie la plus grande est celle du parti de la Résistance parce que, avec son armement, il a changé l’équation et a imposé ses vues après l’opération du 7 mars dans la formation des gouvernements. C’est un fait très clair sur lequel il ne peut y avoir de doutes. Il est normal que les al-Hariri, ou le mouvement de l’Avenir, cherchent toujours, comme tout parti et toute chefferie, à engranger les acquis. Cela veut dire qu’il n’y a pas aujourd’hui de parti prêt à laisser la voie ouverte à un autre à son détriment. Mais l’armement dont dispose le Hezbollah lui donne les moyens de l’hégémonie parce qu’il a une dimension sectaire. C’est un fait qui menace la vie libanaise, la paix civile et fait que certains citoyens en sont arrivés à considérer que ceux qui détiennent les armes se comportent en enfants de la maîtresse de maison alors que ce ne sont que les enfants de la servante. Pour cela, j’ai appelé cheikh Hassan Nasrallah en toute modestie et en toute amitié à venir s’asseoir à la table des discussions, non pas avec lui personnellement, mais avec toutes les parties libanaises, parce que, comme je l’ai dit, je ne veux pas agir sur le terrain politique, je ne représente pas un parti et je n’aspire pas à représenter quoi que ce soit. En toute modestie, je dis que le dialogue entre toutes les parties de bonne foi peut aboutir à une solution avec la grâce de Dieu.

- Quelle est la solution selon vous ? Remettre les armes [du Hezbollah] à l’État, alors que, comme vous le voyez bien, toutes les parties en présence en disposent et pas seulement la Résistance ?

- Je suis contre le fait de s’armer, en particulier et en général. Au Liban, il y a de nombreuses confessions. Si elles s’armaient, elles représenteraient un danger les unes aux autres et l’on reviendrait à un scénario que nous avons déjà vécu au cours de la guerre civile. Je suis à cent pour cent contre l’armement et sa prolifération. Quant à la comparaison entre l’armement de la résistance et celui des autres, elle n’est pas équilibrée, car l’armement le plus important est entre les mains du Hezbollah et c’est ce qui pousse les autres à s’armer.

- D’après vous, Hariri  représente-t-il les sunnites libanais ?

- Il représente politiquement la majorité d’entre eux. Et je fais toujours la différence entre le référent politique et le référent religieux. Cela veut dire qu’il n’est pas nécessaire qu’il soit un référent sunnite en étant le représentant de la majorité des sunnites.

- Qui est, selon vous, le référent religieux des sunnites ?

- Il y a diverses sources au Liban : celles qui croient à la pensée des Frères musulmans ou à  celle du parti Attahrir [Parti de la libération islamique], celles qui suivent le Waqf [ ministère religieux ] représenté par le mufti de leur région et pas seulement au mufti Qabbani [le mufti du Liban], parce que chaque région a son mufti et ses fidèles. Les salafistes ont leurs sources qui se situent pour la plupart à l’extérieur du Liban. Quant à moi, je ne me réfère absolument à rien, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur et je respecte tous les courants avec lesquels je peux être tantôt en accord total et tantôt en total désaccord.

- En quoi êtes-vous d’accord avec les tenants d’al-Qaïda ?

- Au sujet de l’injustice, je suis en accord avec eux, surtout l’injustice faite aux Palestiniens [sic!] et de l’oppression que nous subissons de la part d’Israël et de ses agents. Cependant, l’instrumentalisation qu’ils font de l’injustice, comme le détournement d’avions, la destruction des tours jumelles et tout ce qui ressemble à ces choses, je suis en désaccord avec eux.

- Envisagez-vous une coopération avec les Saoudiens et leurs supporters au Liban ?

- Je ne veux aucun soutien politique ou matériel de la part d’aucune partie.

- Que pensez-vous de l’implication saoudienne au Liban ?

- J’ai dit que l’Iran a un projet, mais l’Arabie saoudite n’a ni une action concertée, ni un projet clair. Oui, ils ont des alliés au Liban, mais ils n’ont pas un projet pour le Liban. Dans l’absolu, je ne me situe par rapport à une partie ou à un État que dans le cadre de leurs positions respectives sur une cause donnée. Je peux soutenir l’Arabie saoudite dans une position et m’y opposer à propos d’une autre. Je ne dépends de personne et je ne crains que Dieu. Si je soutiens l’Arabie saoudite sur un point, je le fais savoir et si je la condamne sur un autre, je le fais également au grand jour. 



Al-Assir dans son bureau, le drapeau des salafistes à sa gauche. Mais il n'est pas salafiste.

- Au cours d’une fête récente dans la Békaa, vous avez incité au meurtre du président Bachar al-Assad… Serez-vous capable d’appeler au meurtre du président des Etats-Unis ?

- Bachar al-Assad a commis d’horribles massacres dans les rangs syriens, uniques dans l’histoire. Je n’ai pas demandé aux Libanais de tuer le président ; je me suis adressé à ses proches parmi ceux qui éprouvent des remords. Quant aux USA, nous sommes en conflit avec eux, un conflit historique, mais ils n’ont pas déclaré la guerre au Liban. Oui, ils soutiennent le projet sioniste et c’est un soutien criminel, mais ce soutien à Israël et notre conflit avec eux n’ont pas pris la forme de boucheries telles que celles qui se produisent en Syrie.

- Concernant les boucheries en Syrie, croyez-vous qu’elles sont imputables à une seule partie ? N’y a-t-il pas une fitna [discorde, chaos] là-bas ?

- Ce sont des boucheries imputables à une seule partie. Ceux de l’armée syrienne libre (ASL) ont fait le choix des armes pour se défendre après avoir mené dix mois de révolution pacifique.

- Il y a quelques jours l’ASL a commis une boucherie dans le village de Husseibié, près de Homs. Pensez-vous qu’elle est à mettre sur le compte de l’autodéfense, alors que les victimes sont des paysans désarmés ?

- Je condamne tout massacre des croyants, qu’ils soient alaouites ou sunnites, mais vous savez qu’il y a un chaos provoqué par la machine meurtrière du régime syrien et il est interdit aux medias d’accéder. Comment pouvons-nous, dès lors, connaître l’identité des attentats contre les civils ?

- Cet élément ne doit-il pas également être pris en considération au sujet des massacres mis sur le compte du régime ?

- De toute façon, je suis avec celui qui subit l’injustice et contre son oppresseur, indépendamment de sa religion. Cela veut dire que si Assad était sunnite et que sa victime était alaouite, je serais avec l’Alaouite contre le Sunnite.

- Quelle fatwa émettriez-vous si vous devez le faire à propos du soutien fourni aux activistes syriens de la part des Occidentaux ?

- Je refuse tout soutien européen à la révolution syrienne et je rejette toute intervention militaire étrangère.

- Vous l’interdisez ou vous le refusez ?

- Je le refuse. Quant à interdire, c’est autre chose. Cela est du ressort des ulémas syriens. Il y a des ulémas qui dirigent la révolution sur le terrain. C’est à eux d’émettre une telle fatwa. Moi, de mon côté, je considère que c’est aux États arabes de résoudre la question militairement.

- Le peuvent-ils, d’après vous ?

- S’ils le veulent, ils le peuvent.

- Voyez-vous dans le "printemps arabe" l’annonce d’un pouvoir islamique bien dirigé ?

- J’ai de la crainte au sujet de l’arrivée des islamistes au pouvoir. Ils ont tellement affirmé que « l’Islam est la solution » que leur venue au pouvoir va mettre ce slogan à l’épreuve de son application. Et je suis sûr —mais Dieu seul sait— qu’ils ne vont pas être en mesure d’appliquer complètement l’islam par le biais de l’exercice du pouvoir. J’ai peur qu’ils n’échouent et que les gens en arrivent à croire que l’islam a échoué. Dans ce cas, ils auraient porté un mauvais coup à l’image de l’islam.

- Quel est le projet islamique valable pour l’exercice du pouvoir ?


- En toute simplicité, je dis que l’islam est un appel, un message. Si les gens y croient et y trouvent réussite et salut, ils feront en sorte de l’appliquer. Mais œuvrer à appliquer l’islam par le biais du pouvoir, ils n’y arriveront pas.

- Je vous ai entendu critiquer l’Arabie saoudite dans les medias, mais vous n’avez pas critiqué Qatar et la base d’al-Aïdid qu’il abrite. Cela est-il en accord avec les intérêts islamiques ?


- Je suis contre toute base étrangère dans les pays arabes et musulmans.

- Condamnez-vous le Qatar et son émir pour l’existence de cette base d’où partent les avions qui bombardent les musulmans en Afghanistan et d’où sont partis les avions qui ont tué les Irakiens ?

- Je condamne la présence des bases dans les pays arabes et musulmans. C’est une condamnation politique, non une condamnation rendant licite les actions violentes [!]

- Ainsi, vous ne considérez pas comme licite la mort du traitre qui abrite les avions qui ont tué des milliers de musulmans en Irak ? L’auteur d’un tel forfait ne mérite-t-il pas la mort selon la charia ?

- Je ne suis pas en mesure de juger des actes qui nécessitent l’avis de savants et de jurisconsultes.

- Mon avant dernière question concerne une certaine personne qui serait, dit-on, un intermédiaire entre vous et Tamime ben Hamad ben Khalifa* et, pour finir, Monsieur X qui réside au Brésil et qui serait votre soutien financier.

- Pour ce qui concerne Tamime ben Hamad ben Khalifa, je ne le connais pas et je ne connais pas l’intermédiaire dont vous parlez. Les services de sécurité, la Justice et le gouvernement ont les moyens de connaître l’origine de l’argent qui me parvient de l’extérieur. Aussi, j’affirme que je ne reçois pas de financement de la part d’aucune partie arabe ou musulmane, au Liban et à l’extérieur. Et si je ne suis pas assez clair, j’appelle alors les gens de ne plus fréquenter mes cours ni à prier sous ma direction. Quant à Monsieur X, oui, c’est un ami très cher de la mosquée Bilal ben Rabah et il soutient avec son argent et celui de sa famille les activités de la mosquée comme le font des milliers d’autres parmi les assidus à mes prêches. C’est là la source unique de financement.



Khadhar Saïd
Arabi-press.com.
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 (1) Georges Corm, Pour une lecture profane des conflits, La Découverte, Paris octobre 2012.
* Le prince héritier du Qatar 


15 novembre 2012

QUI T'AS FAIT ROI ?

D’ordinaire, même dans les situations politiques les plus opaques, un parti politique, un groupement d’intérêts (syndicats, ou autres), une association religieuse ou tout rassemblement, obéit à des règles sociologiques et dispose d’une légitimité historique, politique, sociale, culturelle, ou autre. Mais il est surtout géographiquement enraciné au sein d’une société dont il est un représentant institutionnel, reconnu ou non. Par ailleurs, quelle que soit la formation en question, sa direction émane d’un vote ou d’un consensus qui lui confère à la fois sa crédibilité, sa fiabilité et sa capacité d’agir et d'être obéie. En ayant dans l’esprit ces données élémentaires, que penser du groupement qui vient de naître à Doha sous l’appellation pompeuse de « Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution » ?

 

Naissance sous ultimatum

Les personnalités signataires de la plateforme de ladite « coalition », l’ont fait sous la menace de ne pas pouvoir quitter la salle de réunion où elles avaient été conviées avant de parapher l'accord. L’auteur de l’ultimatum, leur hôte richissime, est un « émir » qui ne connaît comme révolution que la contre-révolution, qui ignore ce que « national » veut dire et qui embastille ou liquide toute « opposition ». Qui plus est, cette « coalition » de personnes est née parce que le souverain étatsunien a décidé que le CNS (« conseil national syrien, né à Paris) n’était pas assez représentatif et qu'il fallait lui substituer au plus vite une autre formation. Comment, dans ces conditions, peut-on ressentir le moindre respect pour ces hommes, et cette femme unique, signataires de ce pacte avec le diable dont le premier commandement est : « Avec le régime syrien tu ne négocieras point », et qui se traduit par : « La Syrie tu détruiras et son armée à jamais tu affaibliras ».

Une plante hors-sol

La « coalition » est un rassemblement hétéroclite d’ambitions qui convergent vers un seul objectif : la prise du pouvoir à n’importe quel prix. Ses éléments se soucient comme de leur première chemise du bien de la société syrienne. Cette plante hors-sol, alimentée aux hydrocarbures, ne tient debout qu’appuyée sur ses tuteurs, tellement nombreux, qu’ils en arrivent à la cacher, alors qu’ils voudraient être cachés par elle ! Car il ne faut pas oublier que ce groupement de desperados sert, en dernière analyse, à justifier une intervention étrangère contre la Syrie sur le modèle libyen (dont on connaît les tristes résultats) concoctée en partie  dans les alambics d'Al-Jazeera du Qatar.


Un cocktail infect

Cet assemblage peut être aussi comparé à un cocktail composé à partir du mélange peu savant de divers ingrédients pour obtenir une boisson infecte : un chrétien mâtiné d'un soupçon de communisme, un kurde lambda, quelques « démocrates » perdus (comme du pain perdu), une femme-alibi… et une teneur islamique garantie à plus de 60° arrosée à l'essence salafiste relevée d'un zeste de piment quaïdawi; juste assez pour ne pas tomber raide à la première gorgée !

Une bulle spéculative

Ce mélange détonant et gazeux aux contours indéfinis à la structure floue fait également penser à ces bulles spéculatives qui éclatent épisodiquement dans le ciel des transactions internationales. Sauf qu'il s'agit ici de spéculations et de transactions non pas économiques et financières, mais politiques et stratégiques. On lance des agents-actions labellisés "islamisme modéré", "djihadisme contrôlé", "démocratisme benêt", "patriotisme-baudruche", etc. et on observe le comportement du "marché" arabo-musulman. Le Conseil de coopération du Golfe achète en vrac. La Ligue arabe ne peut pas refuser des actions toxiques étant elle-même devenue une institution virtuelle, et la France est preneuse tant que c'est le Qatar qui paie!

Bref, cette créature du Frankenstein arabe du Qatar ressemble à tout sauf à ce que peut enfanter une société normale comme mouvement politique ou social. Et que dire de sa direction qui n’émane ni d’un consensus, ni d’une élection; qui ne s’impose ni par son autorité politique, ni par le charisme d'un chef, mais qui dépend corps et biens d'une marionnette : l'émir de Doha ?
Une créature dont les parrains veulent détruire la Syrie et qui se taisent —quand ils ne l'applaudissent pas— devant la nouvelle agression barbare de l'armée sioniste contre un camp de concentration à ciel ouvert d'un million et demi de prisonnières et de prisonniers.