19 décembre 2011

RÉFLEXION SUR LES CAUSES DE L'IMPLOSION DE L'URSS… (TROISIÈME PARTIE )


TROISIÈME PARTIE

LA FIN DE LA LÉGITIMITÉ EN CREUX, OU PAR COMPARAISON


Après la fin de la Première Guerre et à la sortie de la guerre civile, l'Union soviétique est bloquée et encerclée par les forces impérialistes. Mais au niveau international, s'agissant surtout de la question coloniale, elle n'avait plus de problèmes de revendications de frontières.
Par contre, les puissances coloniales se remettent dès la fin de la guerre à se partager le monde avec des moyens militaires souvent effrayants : partage du Moyen-Orient, charcutage de l'Afrique avec la prise des colonies allemandes, relance de l'agression italienne en Libye et, dans la foulée, visées italiennes dans la Corne de l'Afrique. C'est une période où l'on assiste au redémarrage de la colonisation sous sa forme la plus cynique, car les puissances coloniales, conscientes de  leur affaiblissement, voulaient remettre en selle leur pouvoir.

Au Maghreb, en 1924-1925, la guerre du Rif voit une puissance européenne noyer dans le sang la première république maghrébine.  Pour se débarrasser d’Abdelkrim, la France déploie, en  août 1925,  une  armée de 725 000 hommes, à laquelle se joignent 100 000 hommes de l'armée espagnole, pour enserrer dans leur étau des populations insurgées qui comptaient 70 000 partisans dont 30 000 combattants permanents. Evitant un affrontement sur le terrain, l'armada coloniale s'est livrée à  des bombardements massifs à l'aide de l'aviation  et de l'artillerie lourde qui, ajoutés à un blocus alimentaire et humanitaire, ont fini par obtenir la reddition des Rifains.

L'événement est si retentissant qu'il donne sa première impulsion anticolonialiste réelle au parti communiste français. Aragon et d’autres intellectuels, ont adhéré au communisme par refus de la guerre que la colonisation menait dans d'autres territoires en perpétuant des massacres de populations et en pratiquant l'oppression des peuples.

Rien de tout cela ne se passait en Union soviétique où le tsarisme, moteur du colonialisme, venait de s'effondrer et où il n'y avait pas de bourgeoisie pour prendre sa relève. Ce contraste était d'autant plus frappant que l'hégémonisme américain était en train de créer en Amérique latine, et dans un contexte tout à fait révoltant, des zones directement commandées par les États-Unis.

L'Asie où s'affirmait également la poussée coloniale assistait à la montée en puissance du Japon qui s'est affirmé, avec l'invasion de la Mandchourie et de la Chine, comme une  puissance expansionniste particulièrement brutale, en concurrence avec la Grande-Bretagne, force impérialiste dominante de l'époque, ainsi qu’avec les États-Unis qui commençaient leur pénétration planétaire en prenant la relève des Anglais.

Dans ce monde où la colonisation battait son plein, l'Union soviétique apparaissait comme un havre pour les peuples, quels que soient les problèmes intérieurs qui s'y déroulaient et qu’on a évoqués.

Au cours des années trente la France choisit de son côté d'affirmer le caractère définitif de son Empire ("La plus grande France") en organisant l'exposition coloniale de Paris, les fêtes du centenaire de la colonisation de l'Algérie et le congrès eucharistique de Carthage; initiatives qui ont donné lieu, il ne faut pas l'oublier, à des manifestations d'intellectuels  — marginalisés il est vrai par les partis et le pouvoir —, contre une colonisation perçue comme une tare insupportable. C'est l'époque où André Gide, entre autres, témoignait sur les atrocités coloniales en Afrique. 

Le capitalisme qui a été à l'origine de la  boucherie de 14-18, continuait à déchirer le monde dans les colonies.
Ceux qui croyaient au début à sa mission "émancipatrice" commençaient à le remettre en cause à l'échelle mondiale et l'Union soviétique leur apparaissait comme un lieu de fraternité entre les peuples, même si les choses n'étaient pas tout à fait cela.
Du point de vue social, au cours de ces années trente, toutes les forces rétrogrades qui avaient été prises de court par la révolution de 1917, se sont liguées dans le fascisme et ont fait preuve d'une rare sauvagerie pour réprimer le mouvement ouvrier, sans parler des massacres et des assassinats en Allemagne, en Hongrie et dans tous les pays où furent tentées des révolutions à l'image de celle de 1917.

En Espagne, Franco réprimait le mouvement républicain et Mussolini frappait durement le mouvement ouvrier italien. Tous deux trouvaient dans les colonies, surtout Mussolini, un premier débouché à leurs pulsions agressives et belliqueuses.
Les répressions en Europe s'accentuaient et les moindres acquis démocratiques étaient remis en cause dans une atmosphère de montée du fascisme menaçant le monde entier. Là aussi la comparaison était à l'avantage de l'Union soviétique qui apparaissait soustraite à la montée des forces mauvaises, délivrée tout à la fois des tares du colonialisme et du fascisme. Elle en tirera une légitimité nouvelle et bénéficiera d'une sorte d'aura dans le reste du monde qui ignorait dans la même période les agissements criminels de Staline qui ne seront connus que beaucoup plus tard.

La crise de 1929

La crise économique des années trente viendra renforcer cette image positive, car les puissances impérialistes qui ont réussi à surmonter l'épreuve de la guerre et à récupérer leurs empires, ont montré leurs limites sur le terrain de l'économie où elles pensaient être insurpassables. Le monde capitaliste, y compris son fleuron américain, était économiquement naufragé, et l'Union soviétique semblait hors de portée des tourbillons, voguant sur une mer tranquille. C'était comme la démonstration rapide et facile de la supériorité du socialisme à ses débuts comparé à un capitalisme fragile, en crise et paraissant au bord de l'écroulement. Le désastre social était frappant. Avec des millions de chômeurs aux États-Unis, en Allemagne, en France, et les émeutes qui secouaient sporadiquement les métropoles, le capitalisme semblait en fin de course, tandis que le socialisme en U.R.S.S. s'affirmait, avec les plans quinquennaux, en mesure de maîtriser scientifiquement l'économie. Les projets étaient exécutés dans le temps pour combler des besoins bien délimités et étudiés ; le peuple travaillait et il n'y avait pas de chômage. Dans l'entre-deux-guerres, et quelle que soit la façon dont se passaient les choses dans la réalité, le monde socialiste faisait valoir ses avantages sur le capitalisme au niveau international.
Grâce à ces éléments de comparaison, le pouvoir soviétique n’était pas remis en cause en dépit des erreurs et des crimes staliniens qui passaient quasiment inaperçus au regard de ces grands phénomènes mondiaux. C'est ce qui a aveuglé certains intellectuels qui sont allés parfois jusqu'à escamoter les plaintes et témoignages que de grands intellectuels soviétiques, y compris communistes, essayaient de faire parvenir à l'opinion mondiale.

L'impact du marxisme sur les partis nationalistes

Ces éléments, avec beaucoup d'autres, ont installé les Soviétiques, et particulièrement la classe ouvrière, dans une confiance quasi religieuse dans le devenir de l'U.R.S.S..
L'image avantageuse de l'Union soviétique, confortée par l'adhésion de plus en plus importante de partis communistes en rupture avec la IIe Internationale, contribuait par ailleurs à donner, un peu partout dans le monde, un souffle nouveau à la classe ouvrière et au syndicalisme.

Dans les pays du tiers-monde, dès les années vingt, les mouvements de libération nationale n'étaient pas les seuls à prendre un nouvel élan, les mouvements ouvriers aussi commençaient à être perçus comme investis de possibilités révolutionnaires et capables de guider les grands changements.
Le mouvement ouvrier se développait sur une base combative qui tranchait avec le syndicalisme réformiste et trade-unioniste. Les syndicats s'alliaient au mouvement de libération nationale et s’inscrivaient en faux contre les conceptions prétendument internationalistes qui refusaient de faire de distinctions entre les travailleurs européens des colonies et la main-d'œuvre colonisée, pour faire l'impasse sur la question de l'indépendance nationale.

En Tunisie, un syndicat d'un type nouveau s'affirmait et revendiquait pour les travailleurs colonisés le statut à part entière de classe ouvrière tunisienne en réussissant à opérer une double avancée : quantitative, au niveau de ses effectifs et de son organisation ; qualitative à travers la conception d'un syndicalisme désormais perçu  comme un moteur de l'émancipation nationale. 
On mesure ainsi l'impact de cette révolution soviétique qui a bouleversé les mentalités au point de rendre possible l'idée que des travailleurs, alors considérés comme des incultes, incapables d'aller vers le politique, pouvaient être investis d'une grande mission libératrice et prétendre à la conquête du pouvoir.

Il est vrai que tous les partis communistes de la IIIe Internationale se sont arrachés, à des degrés divers, aux méthodes sociales-démocrates de collaboration de classes et se sont révolutionnés de l'intérieur en adoptant des politiques et des modes d'organisation nouveaux, en se préparant même à des actions révolutionnaires. Mais la chose nouvelle dans les pays du tiers-monde résidait dans la transformation des partis nationalistes dont la lutte pour l'indépendance s'est trouvée bouleversée par l'introduction des structures et des modes d'action des partis communistes.

Grâce à la connaissance directe de la pratique de ces partis, ou par le biais des lectures, le modèle révolutionnaire était devenu un modèle de fonctionnement adapté à chaque pays. Les partis anciens, comme le Wafd en Égypte et le Destour en Tunisie avaient comme modèles les partis parlementaires français, c'est-à-dire des partis de notables qui, voulant seulement agir sur l'opinion et l'utiliser comme moyen de pression, répugnaient aux méthodes de violence et se contentaient de récriminations, de motions et de pétitions. Avec le développement des partis communistes, une révolution s'est produite dans les esprits en donnant à la classe ouvrière un rôle et en poussant les partis nationalistes à changer à leur tour de fonctionnement pour adopter et adapter le modèle des partis prolétariens.

Sous l'effet de l'aggravation  des contradictions entre le colonialisme et les peuples, ces partis nationalistes nouveaux se sont laissés convaincre de l'efficacité et de la nécessité des moyens de violence modernes, d'un type d'organisation  nouveau permettant à un parti d'entraîner des masses organisées, avec une direction centralisée, une stratégie et une tactique bien déterminées. Les partis se construisaient désormais pour devenir des organisations préparées à arriver au pouvoir par des revendications, mais aussi à affronter la colonisation de façon révolutionnaire.
Le Néo-Destour, fondé en 1934 sur les ruines du Vieux-Destour est un cas typique. La mutation s'est faite notamment à partir d'une critique magistrale de l'ancien parti qui n'avait pas pris en considération l'importance de la classe ouvrière dans le mouvement de libération nationale et l'avait abandonnée à son propre sort, comme il l'avait fait en rejetant Mohammed Ali, le premier fondateur du syndicalisme proprement tunisien.

Ce nouveau cours a donné confiance aux partis communistes du monde, mais aussi à l'Union soviétique qui y a vu une confirmation de son influence mondiale, renforcée par l'introduction dans les pays du tiers-monde, grâce aux traductions du marxisme ( prises en grande partie en charge par l'Union soviétique elle-même, et quel que soit par ailleurs leur aspect de propagande), d'une nouvelle culture touchant le plus grand nombre, à grande échelle et à tous les niveaux. Beaucoup d'intellectuels seront ainsi confrontés, parfois de façon schématique, aux données nouvelles apportées par la pensée révolutionnaire (exemple de Tahar Haddad en Tunisie, dont la formation est zeitounienne), mais les retombées confortaient incontestablement l'Union soviétique dans son rôle et dans sa légitimité. À tel point que même des penseurs de formation religieuse traditionnelle, mais aspirant au progrès des pays musulmans, verront dans la révolution bolchevique un espoir pour l'humanité entière, comme en témoigne l'extrait suivant d'un article du journal égyptien "Al Manâr", août 1919, dont l'auteur,  Mohammad Rashîd Ridâ (1865-1935) est considéré comme un disciple et un continuateur du réformateur Mohammad Abdou :
 “ Maintenant le peuple n'est plus ce qu'il était hier. C'est lui qui a en mains la force armée et en règle le mouvement. Lui qui tient les réserves, les voies ferrées et les communications. Cent millions de Russes, dans les régions les plus fertiles de la terre, les plus riches en minerais, en charbon et en pétrole, appuient les revendications du travailleur et forment le premier gouvernement populaire du monde. Bien plus, les peuples d'Europe centrale ont manifesté leur solidarité avec les gouvernements populaires. Les ouvriers de France, d'Italie, de Suisse, de l'Europe tout entière, d'Amérique et d'Asie, réclament eux aussi la chute de leurs gouvernements et la constitution de gouvernements populaires (bolchévistes). Ils ne redoutent point leurs gouvernements, puisque c'est d'eux, les ouvriers, que sortent le soldat, fusil en main, le marin et le bateau qui lui obéit tout entier. C'est d'eux que sortent les conducteurs de trains, les constructeurs de canons et d'obus. Tout est dans la poigne du peuple. C'est de lui que dépendent le renversement du mouvement de la terre et la révolution universelle, pour instaurer un règne de justice et de paix ”.

Minorités et  politique de la division

Des erreurs qui ne sont pas uniquement du fait de l'U.R.S.S., mais qui découlent aussi des réalités de l'époque, viendront toutefois entacher cette légitimité, particulièrement dans le monde arabe, mais la chose est aussi généralisable en Inde et ailleurs, et en partie liée à l'accaparement du marxisme par des couches minoritaires.

La colonisation a toujours joué sur les divisions et utilisé les minorités pour imposer durablement ces divisions. Les statuts des minorités étaient parfois dictés par cette politique de division comme cela s'était produit en Afrique du Nord avec la mise en exergue du berbérisme, (dahir berbère au Maroc), et avec la dissociation des juifs algériens de la majorité opprimée (décret Crémieux) … L'inégalité culturelle qui  découlait de facto  de cette politique se reflétait à travers une promotion sociale facilitée pour les minoritaires et rendue quasiment impossible pour les majoritaires.
Parce qu'elle était voulue par le pouvoir colonial et parce que d'autres raisons participaient aussi à son accentuation, (par exemple la position privilégiée des citadins par rapport aux ruraux et à la majorité du peuple pour l'accès aux informations), cette inégalité va compromettre la percée du marxisme dans les colonies.

Comme tout savoir le marxisme a besoin d'instruction pour être assimilé. Dans les colonies, les gens des métropoles ont tenté avec beaucoup d'abnégation de le faire connaître, mais ce marxisme était marqué par l'expérience qu'en avait un pays avancé. Même ceux qui ont été des fondateurs ou des promoteurs de partis communistes et de syndicats dans le tiers-monde colonisé sont partis avec ce handicap.

Par ailleurs, les minorités locales avaient la plupart du temps une attitude plus ouverte au marxisme qu'au nationalisme. Celui parmi les minorités qui s'opposait à la colonisation, parce que sa connaissance du monde était plus large, et parce qu'il pouvait s'ouvrir au marxisme et aux réalités qui échappaient aux  gens du pays dans leur majorité, allait  rapidement vers le marxisme qui lui semblait infiniment supérieur au nationalisme. Beaucoup de partis communistes dans le monde ont ainsi été pris en charge par des minorités, ce qui n'était pas sans inconvénients. Ces minorités étaient trop en avance sur le plan intellectuel par rapport à la masse et elles étaient imprégnées par leur mentalité minoritaire, ce qui permettait à la colonisation, toujours présente, de jouer sur ces deux facteurs pour approfondir les divisions ; leur attitude à l'égard du nationalisme ne pouvait qu'être décalée et en porte-à-faux.

Le même phénomène se produira par rapport aux classes sociales dominantes du pays dont la culture et la connaissance du monde étaient plus étendues que celle des autres couches sociales. Ces classes supérieures (l'exemple du Toudeh iranien est particulièrement éloquent) ont adopté le marxisme à un niveau purement culturel et, parfois avec beaucoup de sincérité, parce qu'elles le trouvaient plus efficace. Mais c'était un handicap, car il est très difficile de se débarrasser de ses origines de classe, surtout dans le contexte colonial. Ces couches ont joué un rôle de diffuseurs du marxisme dont elles ont été parfois des promoteurs courageux, mais la relation avec les masses populaires leur a toujours fait défaut.

Ces aspects culturels et sociopolitiques ont fait que le marxisme est progressivement devenu dans les pays du tiers-monde une sorte de culture minoritaire liée à des éléments avancés de la société, sans lien avec le peuple. Ceci n'était ni totalement le fait de l'Union soviétique, ni celui des marxistes étrangers ou minoritaires ; c'était une donnée réelle que les communistes n'ont pas su prendre en compte.

Dans l'Afrique du Nord coloniale, par exemple, mais c'est également valable au Proche-Orient, la minorité juive, pour des raisons multiples notamment historiques, et parce que certains juifs qui avaient connu l'Europe ou en étaient originaires étaient ouverts aux idées modernes, a réussi rapidement à représenter un élément prédominant dans les partis communistes . Le marxisme ainsi présenté se trouvait tout à la fois entaché par l'influence de la métropole, marginalisé parce que demeuré branché sur les grands idéaux et détaché des problèmes réels de la grande masse du peuple.

La transposition mimétique du modèle soviétique d'émancipation des peuples

À une échelle plus générale, les marxistes ont voulu appliquer au tiers-monde le modèle soviétique d'émancipation sans retenir toujours les facteurs spécifiques de la Russie de l'époque. Ce n'est pas Lénine qui a décidé d'émanciper l'Empire tsariste, mais les structures et les données de l'époque ne lui laissaient pas d'autre choix et l'obligeaient à faire la révolution en y entraînant des centaines de nationalités. En outre, comme le découpage de l'Empire avait été fait par le tsarisme qui ne s'était pas privé de jouer des divisions ethniques des peuples et des minorités, le démarrage de l'Union soviétique révolutionnaire avec les énormes inégalités héritées de l'ancien régime était une donnée imposée, très difficile à maîtriser.
Staline, quand il a pris en charge la question des nationalités a choisi de maintenir ces inégalités et a continué à les utiliser. Ce qui explique le fait que dans le parti communiste d'U.R.S.S., pourtant multinational, on préférait faire confiance à une nationalité considérée comme évoluée, pour diriger, plutôt qu'à une nationalité considérée comme arriérée. Cela n'était pas sans poser des problèmes que certains marxistes camouflaient ou ne voulaient pas reconnaître. Ils affirmaient que les communistes sont tous égaux, mais en acceptant quand même que certains soient plus égaux que d'autres et puissent même être des tuteurs par rapport à d'autres !

Le modèle soviétique, déterminé aussi par des conditions historiques, sera pourtant repris comme un modèle universel par les partis communistes des pays qui sont à la tête d'empires, et notamment par le PCF.

En Angleterre, où s'était créée une véritable "aristocratie ouvrière" et qui n’avait pas connu la guerre sur son sol, le parti communiste n'avait pas l'impact du parti français lequel était né, entre autres, dans les tranchées de la Marne. Même important, le rôle des marxistes anglais n'était pas comparable à celui du PCF qui avait conçu, presque par automatisme, la libération des colonies sur le modèle de celle qui se déroulait en U.R.S.S., sans jamais penser sérieusement à la différence entre la France et la Russie.

Si la révolution de 1917 a pu être conduite par le prolétariat russe et si les autres couches de la population, mêmes celles opprimées par les Russes, ont suivi, c'est parce que la différence n'était pas énorme entre les conditions de vie d'un prolétaire russe tout juste sorti de sa paysannerie et d'un opprimé du tsarisme. Et la majorité paysanne du pays était du point de vue de son mode de vie dans des conditions de misère et d'analphabétisme qui n'étaient pas qualitativement différentes de celles du prolétariat. C'est pour cela que la conjonction a pu se faire entre des gens sensiblement placés dans les mêmes conditions.
C'était loin d'être le cas en France où le prolétariat, malgré son exploitation effrénée, avait acquis certains droits dès la fin du XIXe siècle. Le pays était riche par ailleurs et le prolétaire français n'était pas dans la même situation que le travailleur russe et, plus que cela, les paysans en France avaient déjà acquis la terre et certains d'entre eux, tout en étant pauvres, pouvaient avoir des moyens de production et faire prévaloir certains droits. La Révolution française était quand même passée par là.

Comment peut-on décemment transposer au niveau de la France et des colonies françaises le modèle de l'Union soviétique sans voir ces différences, et comment la classe ouvrière française pouvait-elle prétendre conduire la révolution alors qu'en métropole elle était privilégiée dans certains domaines, et que dans les colonies l'ouvrier français prélevait sa part du secteur colonial ?

On va donc en France, se trouver comme dans le système anglais, avec un début d'"aristocratie ouvrière" qui va influencer la conception du PCF sur la libération des colonies. Le parti communiste français va être notamment conduit à calquer sa démarche sur celle des autorités coloniales. Celles-ci favorisaient les chrétiens, notamment en Afrique et au Moyen Orient, dans les domaines de la scolarité et de l'emploi, contribuant à les détacher des préoccupations nationalistes, pour en faire, le cas échéant, des paravents ou des boucliers contre la masse. De même, le parti communiste, s'appuyant sur l'idée de progrès, et tout en étant léniniste, ne s'intéressait pas à l'intérieur du pays et à la grande masse des opprimés, mais aux couches avancées de la classe ouvrière, qu'il trouvait tout naturellement chez les Français et dans les minorités. C'est pour cela que l'on se trouvera confronté dans toutes les colonies au paradoxe suivant : les classes minoritaires qui ont été utilisées par la colonisation sont celles-là mêmes qui seront utilisées par les communistes, et l'émancipation de ces milieux sera davantage liée à l'évolution de la France qu'à celle du peuple dans les colonies.

Le PCF, étant donné la situation de sa classe ouvrière et celle de sa paysannerie, étant donné aussi la situation dans les colonies, inscrite à partir du XIXe siècle dans le cadre global du capitalisme international moderne, — les colonisations effectuées par le tsarisme étaient d'un tout autre type, fondées sur l'extension géographique d'un empire féodal, même s'il avait amorcé une évolution vers le capitalisme  —, ne pouvait pas raisonnablement appliquer le modèle soviétique aux colonies. D'autant plus que, géographiquement, l'empire russe formait une entité territorialement soudée, alors que la France avait des colonies en Indochine et se trouvait notamment séparée par la mer de l'Algérie qu'elle voulait incorporer à elle en se la rattachant administrativement.

Les communistes face à la revendication d'indépendance

C'est ainsi que, dans les années trente, alors que les mouvements nationaux étaient en train de radicaliser leur revendication d'indépendance, le parti communiste français n'était certes pas encore en confrontation avec eux, mais commençait déjà à privilégier la libération de la classe ouvrière au détriment de la libération nationale, et les problèmes européens sur ceux des colonies. Puis, dès 1945, son adhésion à "l'Union française" signifiait pour lui la mise sous tutelle de tous les partis des pays colonisés et une plus grande importance accordée aux minorités intellectuelles.
Avec la SFIO, le PCF apparaîtra dans le paysage politique colonial comme un parti de la Métropole qui n'appartenait pas au mouvement de résistance interne. Il devenait paradoxalement un élément assimilateur : Quand il adhérait au parti communiste, le juif tunisien patriote, désireux de lutter contre la colonisation, se voyait intégré à la France et sa conception de la libération des colonies changeait d'optique. Beaucoup de juifs tunisiens attirés par le PCF ont fini par adopter totalement la position française, même pendant la colonisation, et sont devenus français tout en affirmant continuer à lutter pour la libération nationale. Et même si la naturalisation n'était pas au bout, il y avait marginalisation car les Tunisiens étaient destinés à être des forces d'appoint, non des éléments dirigeants. Ce phénomène ne pouvait pas se produire dans les partis nationalistes et c'est ce qui a contribué à leur conférer un maximum de crédibilité populaire.

Enfin, même si cela peut paraître secondaire, le PCF, pour avoir adhéré depuis les années trente, mais surtout dans l'après Guerre, au système parlementaire ne pouvait pas ignorer que l'indigène des colonies ne pesait d'aucun poids électoral. Pour élargir son électorat, il sera naturellement amené à favoriser les Français et les naturalisés plus que la masse des "travailleurs coloniaux". Comment dans ces conditions un Algérien ou un Tunisien pouvait-il croire que le PCF allait l'émanciper ? C'est pour cela qu'il y a eu la rupture entre le PCF et les syndicats "indigènes". Et c'est l'une des raisons qui ont contribué à éroder le marxisme et à déformer son image.


QUELQUES ERREURS DES SOVIÉTIQUES CONCERNANT LEUR ANALYSE DE LA SITUATION DANS LE MONDE

L'attitude devant la guerre et la vision répétitive de l'histoire chez les communistes

Les marxistes savent que dans chaque expérience il y a un aspect généralisable, valable pour beaucoup de cas, et un aspect particulier lié à telle ou telle circonstance historique, géographique ou autre…  Malgré cela, le triomphe de la révolution de 17 et la victoire de l'U.R.S.S. sur le nazisme, ont ancré chez les marxistes les plus critiques et les plus lucides, l'idée que la voie par laquelle l'U.R.S.S. est passée est générale, alors qu'elle était, malgré tout, liée à deux circonstances qui ne pourront plus se renouveler.

Avec dix millions de morts, la guerre de 14 -18  a saigné les peuples français, russe et allemand, et au cours de cette guerre que l'on croyait être, et c'est là un élément fondamental, la "der des der", il y a eu des révolutions. Quelques unes ont réussi (U.R.S.S.), d'autres ont échoué, et de la France est sorti le parti communiste. Malgré cela, la riposte des classes bourgeoises élevées a réussi à créer le mouvement fasciste en Allemagne et en Italie, et à l'idée de la guerre impossible, ils ont opposé la guerre comme seul moyen de résoudre les problèmes issus du premier conflit mondial, mal résolus par le traité de Versailles conclu entre les États impérialistes.

La guerre de 1939 a coûté presque 50 millions de morts. Devant l'étendue des sacrifices de leurs peuples, les bourgeoisies ont été obligées, sans qu'il y ait besoin de révoltes populaires, de concéder beaucoup de libertés sur le plan juridique (vote des femmes, suffrage universel, une certaine reconnaissance du mouvement de libération nationale dans les pays colonisés, droits des peuples, droits des minorités, etc.).
Ces concessions permettront cette fois-ci aux peuples européens de ne plus laisser ses chances à une guerre inter-capitaliste mondiale dans leurs pays respectifs. De leurs côtés, les capitalistes eux-mêmes, qui s'étaient entendus entre eux pour le partage du monde et avaient tiré les leçons des deux conflits mondiaux, ont compris que plutôt que de mettre leurs régimes en péril en se lançant dans des guerres, il valait mieux préserver la paix entre eux et laisser les peuples poursuivre leurs luttes avec les moyens nouveaux dont ils disposaient  (parlements, liberté de presse, syndicats…). D'autant plus que, dès la fin du deuxième conflit mondial, la bombe atomique, en explosant pour la première fois à Hiroshima et Nagasaki, a donné de la guerre une vision tout à fait nouvelle.

Les gouvernants et les  peuples ont donc repensé autrement la guerre depuis 1945. Mais le communisme, dont l'essor a été lié à des victoires arrachées au cours de la Première et Deuxième Guerre, a continué à miser sur la possibilité de la guerre. Tout en luttant pour la paix, il continuait à postuler que les contradictions inter-capitalistes iraient toujours en se développant. Ainsi, en 1952, lors du XIXe congrès, Staline continuait à croire à la possibilité d'une guerre entre l'Allemagne et la France et, pour cette raison, le Parti français n'a pas voulu croire à la réconciliation  entre la France et  l'Allemagne et s'est opposé à la Communauté européenne de défense (CED), à l'Europe et au Marché commun.

L'évolution du monde capitaliste face à ses conflits

Les Soviétiques ne pensaient pas que les États-Unis pouvaient arriver à imposer leurs directives à tous les pays capitalistes, mais croyaient, au contraire, que ces derniers allaient entrer en conflit avec les États-Unis. C'est la raison pour laquelle ils avaient cru possible à un moment donné de jouer l'Angleterre ou la France, puissances européennes, contre les États-Unis. Ce calcul s'est révélé faux. Les États impérialistes ont réussi a éliminer complètement de leurs comportements les affrontements armés. Entre eux, le conflit s'est déplacé dans la seule sphère  économique.

Tirant la leçon des erreurs du Traité de Versailles qui avait alimenté le nationalisme allemand et avait permis la montée de Hitler au pouvoir, les Français et les Anglais ont donné à l'Allemagne tout ce qu'il fallait pour éliminer toute idée de revanche. Malgré cela, beaucoup de communistes à l'époque croyaient  à la fatalité de l'histoire et ne pensaient pas que les hommes pouvaient intervenir pour la retarder, pour infléchir son cours ou pour limiter ses effets. Pourtant, même les classes les plus réactionnaires, peuvent retarder l'histoire dans la mesure où elles savent comment contrer les classes révolutionnaires. Les marxistes n'ont jamais dit autre chose : c'est l'action des hommes qui permet de vaincre ou de ne pas vaincre.

Ces erreurs découlent du mépris de l'adversaire. On le croit vaincu historiquement et on est donc sûr de le vaincre toujours. On pensait que l'impérialisme est le stade suprême du capitalisme et qu'après il y aurait automatiquement le socialisme, presque sans lutte. A ce propos, Bourguiba disait en substance, à ceux qui étaient nombreux à croire à une victoire inéluctable sur le colonialisme, inscrite dans l'ordre des choses : « Quand j'ai commencé ma lutte, j'ai vu que beaucoup de grands mouvements, avec de grands leaders, ont été écrasés. Ce n'est pas parce qu'on a une cause juste qu'on peut vaincre, c'est en impliquant le peuple directement dans la lutte. Il n'était pas fatal qu'on gagne. On aurait pu disparaître de l'Histoire. Il fallait savoir comment gagner. » Le même Bourguiba disait que la défaite n'est pas non plus inéluctable et c'est la raison pour laquelle il ne faut pas mener des combats au nom de Dieu, parce que lorsqu'on perd, on a tendance à croire que Dieu l'a voulu.
Il faut l'action continue des hommes.

L'U.R.S.S. en porte-à-faux

A partir des années 1964 (crise de Cuba), tout le monde a compris que la dissuasion était efficace et que la guerre atomique n'aurait pas lieu, alors que l'U.R.S.S. continuait à se présenter comme une force pacifique chargée d'une mission consistant à défendre l'humanité contre les ravages d'une guerre nucléaire. Les peuples savaient instinctivement que ce rôle n'était pas fondé et que, si les Soviétiques défendaient la paix, les dirigeants américains eux-mêmes, et l'Occident en général, ne voulaient pas de la guerre. Parce que les Américains et les Occidentaux savaient que, pour leurs peuples, la vie humaine ne valait plus la peine d'être sacrifiée pour aucune cause, fût-elle celle de la libre entreprise ou du capitalisme, et, parce que de l'autre côté aussi on avait compris que le communisme lui-même ne valait pas qu'on lui sacrifiât sa vie.

De cela, les peuples européens avaient pris réellement conscience, à la suite des guerres précédentes, et ils savaient qu'une guerre atomique serait la dernière. Ils ont également réalisé les dangers mêmes de l'utilisation pacifique de l'atome comme l'attestait la montée un peu partout du mouvement écologique. Aucun État quel qu'il soit et aucune population du monde, surtout capitaliste, n'était prête à faire le sacrifice suprême pour n'importe quelle cause. Et pourtant, l'U.R.S.S. croyait ou continuait à faire croire qu'elle était là pour empêcher les Américains de mobiliser leurs populations pour attaquer l'U.R.S.S. et liquider le socialisme.

Pire encore, alors que les États-Unis se retiraient du Vietnam et se dégageaient des conflits régionaux, l'Union soviétique paraissait s'accrocher à la Tchécoslovaquie, et, en envahissant l'Afghanistan, s'affichait comme un État conquérant qui ne voulait pas lâcher ses conquêtes.

Dans un tel contexte, beaucoup de peuples étaient plus réceptifs et attentifs à la propagande américaine qui désignait les Soviétiques comme une menace pour les autres peuples qu'ils voulaient gagner par la force au camp socialiste, et soulignent que les Soviétiques n'avaient jamais desserré leur étreinte sur les peuples qu'ils occupaient, alors que les Américains l'avaient fait.

Beaucoup de marxistes simplifiaient tellement les choses qu'ils les ramenaient à une mécanique qu'ils se plaisaient à penser infaillible : ils faisaient comme si l'adversaire n'existait pas.
Le fait que l'Union soviétique ait voulu ignorer le monde extérieur, peut-être à cause de l'encerclement, limitait sérieusement les analyses de ses dirigeants. On ne peut combattre un adversaire sans le connaître réellement, ni analyser une situation sans s'appuyer sur des éléments concrets. Ils se sont attachés à des schémas anciens et le temps s'est arrêté dans leurs réflexions. Ils lisaient Zola pour comprendre la France de 1980. Ils n'ont pas été à la hauteur de l'analyse du monde qui les entourait. C'est une donnée fondamentale : ils ont ignoré l'évolution du monde et se sont contentés d'une pensée ancienne. Ils sont entrés dans leur propre propagande comme si elle était la réalité.

Lénine l'avait dit : "les faits sont têtus". Ils se sont vengés.
Les Américains, comme tout le monde occidental, étaient tout mépris à l'égard du monde socialiste qu'ils pensaient incapable d'évoluer. Mais quand ils ont vu le premier Spoutnik, en 1958, ils ont été réveillés au sens des réalités, car ils étaient forcés de reconnaître qu'ils étaient incapables d'un tel exploit. Depuis, ils ont entrepris systématiquement d'étudier toutes les publications scientifiques des pays de l'Est. Ils ont appris à ne plus jamais mépriser l'Union soviétique qui, jusqu'en 1963, avait démontré sa supériorité scientifique et technologique dans le domaine de la conquête spatiale. La remontée des Américains a été foudroyante : en 1969 ils étaient sur la Lune. C'est parce qu'ils avaient compris que le mépris de l'adversaire est une erreur fatale.

Avec Khrouchtchev la théorie de la guerre inévitable a commencé cependant à s'estomper. On commençait à voir que c'était la compétition, la voie pacifique, qui prévalait tandis que les Chinois, tout en préconisant au besoin la guerre totale contre l'impérialisme, s'étaient gardés de toute offensive à propos notamment des îles de Kumo et de Hong-Kong, parce que l'expérience avait montré aussi, lors de la guerre de Corée et de la guerre d'Indochine, que les deux camps n’étaient pas allés jusqu'à la guerre atomique.

Des erreurs absolues en Europe centrale

Les Soviétiques ont pénétré l'Europe centrale avec l'Armée Rouge, en considérant, avec la mentalité stalinienne de l'époque, que le fait d'être là, en tant que puissance, était une circonstance historique dont il fallait profiter pour protéger l'U.R.S.S. qui s'était constituée en glacis dans la logique de l'encerclement impérialiste.

Dans cette même optique, l'histoire nous l'a appris récemment, Soviétiques et Allemands se sont partagé la Pologne sans que son peuple ait eu voix au chapitre. Il fallait surtout faire abstraction de ce que le peuple, quel qu'il soit,  veut ou ne veut pas, pour tenir uniquement compte des réalités qu'imposait la puissance. C'est une première erreur absolue, car pour défendre l'Union soviétique, on légitimait des moyens de conquête territoriale qui annulaient les peuples, et on choisissait de traiter, non avec les peuples occupés, mais avec l'adversaire d'en face. Beaucoup de communistes ont justifié cela.

Or, l'adversaire —l'Europe occidentale et les États-Unis— acceptait, comme il l'avait fait avec Hitler, une certaine division du monde. Il consentait à ce que les pays de l'Europe centrale qui ne pouvaient plus être récupérés contre l'Armée Rouge, laquelle était de surcroît l'alliée contre le nazisme, restent sous sa domination : à Yalta, ce ne sont pas les peuples qui ont reconnu un droit d'occupation de l'Europe centrale par l'Union soviétique, c'est l'adversaire de l'Union soviétique qui a permis à cette dernière d'étendre sa conquête et de la consolider. La valeur réelle de cette occupation est due à la reconnaissance de l'adversaire, non à celle des peuples.

L'Union soviétique, toute à sa satisfaction de voir ses conquêtes territoriales reconnues, parce que, comme avec Hitler, elle ne croyait qu'à la force, est entrée dans une logique d'indifférence à l'égard des peuples, car elle pensait que ce n’étaient pas les peuples qui pouvaient la déloger, mais les Américains ! Deuxième erreur absolue.

Tous ces peuples d'Europe centrale avaient accueilli l'Armée rouge en armée de libération et les forces progressistes étaient favorables à l'U.R.S.S. pour la seule et unique raison qu'ils avaient été libérés du nazisme. Ils étaient contre l'occupation allemande et contre les collaborateurs, mais ils n'étaient pas dans leur majorité pour le socialisme, même si parmi eux et à des degrés très inégaux, il y avait des partis communistes et, dans des pays plus avancés que d'autres, des classes ouvrières importantes et des mouvements ouvriers.
Mais, grâce à la présence de l'Armée Rouge, l'Union soviétique a, partout, et par des moyens divers, imposé la prise du pouvoir par les communistes là où il y avait seulement une révolution démocratique et nationale. Dans  la tête des communistes et surtout des Soviétiques, il fallait saisir l'occasion. L'impérialisme ne pouvait pas intervenir, les classes intérieures anciennes étaient déconsidérées, et on pouvait forcer la main aux autres couches grâce à la présence de l'Armée Rouge.  Parfois des pays qui n'avaient même pas de parti communiste, ou seulement un parti très faible, voyaient des communistes parachutés au pouvoir et parfois, ils arrivaient même de l'extérieur, tant ils étaient minoritaires dans leur pays. C'est le cas notamment de la Roumanie et de la Pologne où on a provoqué des coups de force pour imposer des communistes de l'extérieur.

L'Union soviétique dictait à ces peuples la façon de faire le socialisme, le type de dirigeants qu'ils devaient avoir. Les vrais communistes, restés fidèles à leurs populations et qui étaient en symbiose avec elles, étaient la plupart du temps éliminés. Il s'agissait de promouvoir partout des dirigeants fidèles aux Russes. Ainsi, en voulant accélérer l'histoire, et en tombant dans le piège de la transformation rapide de la société à l'image de ce qui s'est passé en U.R.S.S., ce qui a été au début une libération, va déboucher sur des régimes plaqués qui seront non seulement autoritaires et coupés des réalités nationales, mais en plus dépendants d'une armée venue de l'extérieur. Et c'était là une tare tout à fait nouvelle dans les pays socialistes puisque l'U.R.S.S. qui en était le modèle, n'avait pas connu d'armée d'occupation !
Tout s'est passé comme si l'Occident avait gagné un pari, ou tendu un piège dans lequel l'Union soviétique est tombée. L'Occident n'a jamais voulu libérer les pays d'Europe de l'Est, préférant laisser les Soviétiques face aux peuples. C'est ce que l'on ressent surtout aujourd'hui, et c'est ce qu'ont laissé entendre certaines critiques faites par les Européens contre "l'esprit de Yalta". Et c'est un fait qu'en n'intervenant pas, les Occidentaux ont permis de faire apparaître clairement que c'était l'Armée Rouge qui matait les peuples, que, avec ce communisme imposé aux peuples à n'importe quel prix et sans consultation, l'armée de libération s'était progressivement transformée en une armée d'occupation, alors qu'il n'y a jamais eu, dans les pays occupés par les Américains après la deuxième guerre, la moindre intervention américaine pour mater une quelconque révolte anti-américaine. Les Soviétiques ne ressentaient pas le besoin  de gagner le cœur des gens au socialisme, et l'Armée Rouge se confondait à leurs yeux avec le socialisme, avec la dictature du prolétariat.

Les méthodes staliniennes appliquées à l'Europe centrale

La plupart des dirigeants communistes dans les pays de l'Europe de l'Est sont ceux qui se sont réfugiés à Moscou et qui ont été travaillés par les Soviétiques : ils ont été installés au pouvoir au détriment des communistes qui sont restés liés à leurs peuples et ont poursuivi le combat de l'intérieur. Staline a réédité ce qu'il avait fait avec les bolcheviques : il a liquidé en Tchécoslovaquie, en Pologne, en Hongrie et ailleurs les vrais communistes liés aux masses.

Selon les pays les choses vont être plus ou moins graves.
La Pologne  avait une partie de sa bourgeoisie, comme en France, qui s'était élevée contre les hitlériens et s'était engagée dans la guerre contre eux. La libération devait donc revenir aux communistes et aux bourgeois et même aussi à des patriotes de couche sociale aristocratique. Mais qu'a fait Staline? Il a liquide l'armée (massacre de Katyn), présentant cela comme un crime nazi sans que le peuple polonais soit dupe et alors que déjà, entre la Pologne et la Russie il y avait un passé surchargé. Au lieu de se comporter en libérateur, Staline se comportait comme un tsar, en s'appuyant sur la puissance et la mystification.

En Tchécoslovaquie, les communistes ont dû s'emparer du pouvoir avec le coup de Prague contre les fractions de la bourgeoisie, patriotes et antinazies. Pire encore, les Soviétiques dont l'expérience était fondée sur un pays à majorité rurale, ont traité la Tchécoslovaquie comme un pays arriéré  alors qu'elle était plus avancée que l'Union soviétique et était à un stade de développement très proche de celui que connaissaient à la même époque les pays de l'Europe occidentale. Appliquer un socialisme sur le modèle soviétique à la Tchécoslovaquie, c'était donc la faire régresser.

La Hongrie était un pays excessivement appauvri au moment de la guerre, c'était presque un pays de mendiants où une grande partie de la bourgeoisie avait collaboré avec le nazisme (général Ortiz), mais son peuple, très nationaliste, a accueilli les Soviétiques en libérateurs. Cependant, aux yeux des communistes, la Hongrie était considérée comme un pays qui avait totalement collaboré avec le fascisme et Staline, on le sait bien, se faisait fort de punir les peuples en les rendant responsables des fautes de leurs dirigeants, comme il l'avait fait avec les Tchétchènes, les Tatars de Crimée, etc.

Les retombées en Indochine

Parce que l'U.R.S.S. s'était stabilisée dans la stagnation et le conservatisme brejnevien, en laissant la Chine s'enfoncer dans ses déboires, et en maintenant coûte que coûte l'Europe centrale sous sa tutelle, en Indochine, le Vietnam et le Cambodge ont subi les répercussions dramatiques de cette situation.

Le peuple vietnamien qui a réussi à triompher du colonialisme français puis à résister aux Etats-Unis et même à les vaincre d'une certaine façon, est devenu pour le monde entier un peuple exemplaire.
Mais la guerre qu'il a subie s'est terminée au milieu de terribles destructions et les sacrifices et les épreuves qu'il a endurés ont atteint un tel niveau que le relèvement n'était plus possible. Il restait seulement l'armée en état de fonctionnement, (comme dans tous les pays socialistes ), et pour la première fois, les Vietnamiens ont commencé à fuir leur pays  en masses de plus en plus nombreuses (les boat people). Car, tout en formant un même peuple, Vietnamiens du Nord et du Sud  avaient des mœurs et des modes de vie différents, et le communisme, comme d'habitude, a négligé cet aspect. Au lieu d'aménager des étapes transitoires, surtout après la mort de Ho Chi Minh et dans le contexte de la division sino-soviétique, les dirigeants vietnamiens ont imposé le modèle soviétique sous sa forme inchangée, dogmatique, bureaucratique, autoritaire et centralisée.
Par rapport aux montagnards et aux guerriers du Nord, les paysans et les commerçants du Sud, se sont donc sentis, non pas "libérés", mais passés d'une occupation à une autre, beaucoup plus dure, ajoutant à la misère du pays, la chape de plomb du communisme.

Tandis que le Laos était sous tutelle vietnamienne, le Cambodge a choisi, du fait de la  proximité de la Chine, et après la chute de Sihanouk, de se lancer dans une révolution anti-américaine avec l'idéologie de la Révolution culturelle chinoise,  au moment même où celle-ci aboutissait à un désastre en Chine! Poussant sa logique jusqu'à ses ultimes extrémités, Pol Pot est devenu le destructeur de son pays dont il voulait liquider son passé, l'un des plus raffinés qui soient, et l'exterminateur de son peuple dont deux millions, sur les sept que comptait le Cambodge, ont été massacrés.

Ajoutant au pire, et sous le prétexte de sauver son peuple, les pro-soviétiques vietnamiens ont occupé le Cambodge, comme l'Union soviétique avait occupé l'Europe centrale ! Le même Vietnam qui a lutté contre l'occupation, et dont les ressortissants fuyaient leur pays, se transformait à son tour en occupant ! Cet avatar du communisme s'est imposé comme une sorte d'horreur absolue au moment où l'Occident commençait à ravaler son image, sans être tout à fait innocent de cette situation qu'il avait grandement contribué à créer en laissant derrière une société vietnamienne déstructurée et un pays détruit.

Venant après une lutte héroïque du peuple vietnamien qui avait réussi à transformer l'intelligentsia américaine en accusatrice impitoyable de son propre régime, au point de plonger l'Amérique et une partie de l'Occident dans une profonde crise morale, cette évolution du Vietnam a favorisé le retournement brusque de cette même intelligentsia dans un sens franchement réactionnaire et plongé le monde dans un total désenchantement. Le marxisme, ainsi défiguré et déformé était devenu complètement incompréhensible, pour ne pas dire un repoussoir.

Ce sont là les prémisses de l'affaiblissement des communistes en général et de l'Union soviétique en particulier malgré tous les efforts qu'elle fera pour se maintenir comme puissance pro tiers-monde.
Deux faits doivent être médités pour voir où se trouve la faiblesse qui a commencé à percer dès cette époque et qui va grandir jusqu'à l'effondrement du camp socialiste.

La contamination par le virus de la violence

La politique soviétique dans ces pays d'Europe centrale et, plus tard, en Afghanistan, pose le problème de la contamination par la violence qu'on a déjà vue mise à l'œuvre par les États impérialistes dans les colonies, quand ils ont réalisé l'impossibilité de s'y maintenir plus longtemps. 

Ainsi, en Indochine, après une présence d'au moins soixante ans qui lui a permis de connaître ce pays de fond en comble, la France a été battue (Dien Bien Phu) et a été obligée de quitter le pays. Malgré cela une autre puissance, les États-Unis, va refaire la même erreur, et s'embourber pendant six ou sept ans pour en arriver au même résultat. Pourquoi les États impérialistes, tout en sachant qu'il vont perdre une colonie, font-ils la guerre  malgré tout? Il y a forcément une logique, car cela ne s'est pas produit une seule fois : la même France aurait pu sortir d'Algérie sans recommencer une guerre  de sept ans qui a fait plus d'un million de morts.

De même, au moment de commencer leur guerre contre l'Union soviétique dans les années vingt, les Anglo-Français savaient qu'ils ne pouvaient pas la gagner, mais ils l'ont quand même faite. Il y avait au moins trois raisons à ce comportement. Il s'agissait d'abord d'user, de détruire, de ne pas laisser le pays tel qu'il était avec son avant-garde révolutionnaire, avec les potentialités de ses masses, etc. Et cela les impérialistes le réussissaient à long terme grâce à la tactique de la terre brûlée.

Il fallait ensuite démontrer à tous les autres pays tentés par la révolution ou par leur libération, que cela leur coûterait cher.

Enfin, par l'intermédiaire de la guerre, de la révolution permanente, ou de la guerre civile, on finissait par transformer le révolutionnaire lui-même.  Face à la barbarie, il sera contaminé et obligé d'être lui-même un barbare. Il aura recours aux mêmes moyens que l'agresseur : pratique de la torture,  attaques de la population civile, etc. L'agresseur parti, le révolutionnaire restera contaminé et continuera à se livrer aux mêmes méthodes d'oppression du peuple.

Le meilleur exemple est celui de la Commune de Paris : les Versaillais ont massacré les prisonniers, donc la Commune massacre ses prisonniers et se salit. En Algérie, les Français massacrent les habitants d'une mechta entière ; le FLN réagit par un attentat contre des civils français. On voit au Cambodge émerger Pol Pot, après une guerre de libération;  on voit Staline s'imposer à l'issue de la guerre contre le nazisme. Mais en combattant le colonialiste et le fasciste, on ne s'est pas débarrassé pour autant de leurs virus : les libérateurs ont "les mains sales". Les forces réactionnaires savent qu'il ne faut pas laisser l'adversaire propre. Mais quand il devient un "salaud" contre son propre peuple, on peut être tranquille, parce que de cela on ne guérit pas facilement.

À l'inverse, les fascistes ont pris au communisme la recherche de l'adhésion des masses. Dans l'Allemagne des années 1900 le parti social démocrate a créé un précédent en gagnant la société avant même la révolution russe. Un tel parti de masse n'avait jamais existé auparavant. Le parti communiste soviétique a entraîné ensuite des millions d'hommes dans des actions révolutionnaires et, après la Deuxième Guerre mondiale, tous les partis communistes sont devenus des partis de masse, tout comme les partis socialistes.

Les partis fascistes reprendront cette façon d'organiser les masses, et c'est pour cela que le fondateur du fascisme, Mussolini, a pris les masses chez les socialistes et son parti s'appelait "national-socialiste". L'idée de gagner les masses est une idée communiste, mais elle sera récupérée à l'envers par les nazis qui, par la pratique du populisme, ont perverti le peuple en lui offrant un idéal de révolution anticapitaliste complètement démagogique.

C'est une bataille de méthodes : les PC ont emprunté les méthodes des États bourgeois de conduite des masses par la bureaucratie, et les autres, les nazis, ont pris chez les communistes, la conquête des masses par la démagogie et la sophistique : les fascistes se sont intéressés aux masses et les communistes, parce qu'ils étaient au pouvoir en U.R.S.S., se sont intéressés aux méthodes de l'État bourgeois.

Il y a un autre point à ne pas négliger : les traditions populaires ne disparaissent pas facilement et reviennent toujours quoi qu'en on dise. Il n'y a pas de pire ennemi de la révolution, a dit Lénine, que les habitudes. Dans les pays où l’État existait, dès que le mouvement révolutionnaire tombait, l'ancienne façon de concevoir l'État, de se le représenter, revenait à la surface. Le moujik  redevenait obéissant et acceptait de se représenter le chef de l'État  comme un demi-Dieu.
Staline était perçu par le peuple comme un tsar. Des comportements anciens réapparaissaient. On revenait en arrière. Dans la République populaire, Mao était devenu une sorte de nouvel Empereur de Chine.

Le renforcement de l'autorité de l'État et le blocage du pouvoir

Staline a cru corriger Marx et Lénine en affirmant que la théorie de dépérissement de l'État préconisée par Marx était dépassée, et que, au contraire, vu l'encerclement de l'Union soviétique, il faudrait que l'État ait encore plus de  pouvoir pour résoudre les problèmes extérieurs et donc encore plus d'armée, plus de police, etc. Pour Staline, le danger extérieur justifiait le maintien de la dictature à l'intérieur, balayant ainsi la thèse fondamentale de Marx sur la disparition de la fonction oppressive de l'État après la disparition des classes, de sorte qu'au lieu de gérer les hommes, l'État gérera les choses.

Quand cette formule a fait faillite, Khrouchtchev, qui savait que  la lutte des classes n'était pas en train de s'aggraver comme le pensait Staline, a sorti une idée nouvelle, celle de l'État du peuple entier qui signifiait qu'il n'y avait plus d'antagonismes et qu'il ne fallait plus chercher l'ennemi partout. Mais cette bonne idée n'a pas été structurée. Elle est restée sans théorie ni analyse, comme une simple idée de propagande,  non comme une analyse de la société soviétique montrant où en étaient les classes en U.R.S.S., et où en était leur alliance.
La chute de Khrouchtchev a été facilitée par le fait que les régimes révolutionnaires n'ont pas trouvé une forme correcte de l'alternance au pouvoir. C'est la raison pour laquelle ils ont été obligés d'attendre le verdict biologique : la mort du chef, ou bien le coup d'État de palais. Khrouchtchev avait préconisé entre autres le principe du mandat (pas plus de 2 ou 3 mandats cumulés) dans le comité central et dans la direction, et c'est sans doute l'une des raisons de sa liquidation.

Cette question du mode de passation du pouvoir revêt une importante cruciale. Pour s'en convaincre, il suffit de voir comment, en France, le parti communiste reconduit indéfiniment Georges Marchais à son poste de secrétaire général.

Le zéro et l'infini

Il y a chez les communistes un problème d'ordre psychologique et social, difficile à analyser : quand on atteint la limite et quand on est à la tête d'un Parti qui a atteint lui-même ses limites, s'il n'y a pas en son sein de règles de renouvellements réguliers et l'on se trouve perdu entre "le zéro et l'infini". La seule chose à faire consiste à maintenir l'édifice tel quel jusqu'à la mort du chef.

Cela n'est pas sans rappeler le pouvoir de ce qu'on appelait en Algérie, à l'époque ottomane, l'Oujak : le dey était élu quelque temps et ensuite il était tué pour en réélire un autre qui savait qu'il connaîtrait à son tour la même fin dès qu'il aurait donné son maximum : il n'y avait aucune possibilité de faire marche arrière.

Avec Khrouchtchev on a commencé à ne plus tuer, une méthode largement pratiquée sous le règne stalinien. Mais c'était pour donner la mort politique :  Khrouchtchev est mort de son vivant, tout comme on l'a fait en Tunisie avec Bourguiba en le faisant disparaître de la scène. Cela, alors que dans le camp capitaliste, la bourgeoisie a trouvé la possibilité de l'alternance qui permet de ménager des sorties honorables pour les siens. Dans les partis communistes c'était le tout ou  rien; le dirigeant et même le militant passait de l'encensement total à la traîtrise absolue, si jamais il quittait le Parti ou se trouvait en opposition avec lui. Ce raidissement autour du pouvoir est caractéristique aussi des pays du tiers-monde.

Quand on s'en remet à la loi biologique qui est le contraire du communisme lequel intervient dans la société pour y faire prévaloir les lois sociales, on débouche sur la gérontocratie, sur l'appropriation du pays par une génération de dirigeants sous prétexte de l'avoir sauvé.

La génération de Staline pensait que l'U.R.S.S. leur appartenait dès le moment qu'ils l'avaient sauvée. De même, Bourguiba pensait que la Tunisie était son bien parce qu'il l'avait libérée. La même chose se produit en Chine… C'est là qu'il faut creuser pour trouver les raisons de certains blocages, de certaines impasses, et pour expliquer le gâtisme d'un Bourguiba ou d'un Houphoüet Boigny : comment gérer le pouvoir lié à l'être humain en tant qu'individu et en tant que conception de l'appropriation du résultat d'un investissement ?

Les tentatives de réformes  en Union soviétique partaient de l'idée erronée de changer le Parti pour changer la société. Tout en voulant  réformer le Parti et réformer aussi les structures sociales, Khrouchtchev avait avancé l'idée, juste du point de vue des intentions, mais qui est contradictoire, consistant à donner un plus grand rôle au Parti pour construire un "socialisme évolué". Mais ce rôle ne pouvait s'affirmer qu'au détriment de la société à qui Khrouchtchev prétendait restituer l'initiative! C'est pour cela qu'il a commis l'erreur - et montré qu'il ne s'était pas débarrassé de l'emprise du Parti -  de faire du Secrétaire général du Parti le véritable dirigeant de l'U.R.S.S., tandis que le chef de l'État et les dirigeants du gouvernement devenaient des fantoches. Et c'est la raison pour laquelle Khrouchtchev, qui n'avait pas besoin de se présenter devant le peuple pour recueillir ses suffrages, a été éliminé sans coup férir par le Comité Central.

Toutes les tentatives de réformes du Parti pour l'adapter aux nécessités du changement de la société ou à de nouvelles tâches, se révèleront impossibles parce que le Parti s'était détaché de la société. Il était au dessus de la société.
L'une  des caractéristiques de l'État, affirme Marx, réside dans son détachement de la société dont il est issue, et il devient une sorte de superstructure qui la domine. Le Parti et l'État soviétiques n'ont pas échappé à cette règle : ils avaient perdu tout contact avec le social. Tout marchait par l'intermédiaire de la répression et de la surveillance de la société.

Le retour en arrière vers le libéralisme

Tous ceux qui ont été des réformateurs depuis Khrouchtchev, se sont heurtés à l'impossibilité de changer le Parti. C'est un phénomène que l'on observe avec le parti français que beaucoup de ceux qui ont tenté de le changer de l'intérieur ont été obligés de quitter. Quelque chose dans sa structure ne permet pas la réforme; donc la réforme sociale qu'il projette ne peut pas se réaliser.

Cela a conduit l'Union soviétique à lier son destin, tout comme les pays du tiers-monde, à la réforme économique du libéralisme. En l'absence de perspectives communistes, socialistes de réforme de la société, en raison de l'impossibilité de réformer le Parti et l'idéologie, l'impasse du Parti était devenue une impasse pour la société elle-même. Cette impasse dans laquelle se sont mis tous les révolutionnaires a fait qu'ils ne pouvaient plus avancer et que seul le retour en arrière était possible. C'est la raison pour laquelle la chute du parti communiste non réformable est allée de pair avec l'ouverture libérale.

Le même phénomène s'est produit en Égypte où, après Nasser, Sadate a mené une politique d'infitah (ouverture économique). En Tunisie, l'échec de l'expérience coopérativiste de Ben Salah a été suivi d'un changement de cap vers l'économie libérale. En Algérie, Chadli Benjedid, succédant à Boumédiène, avait décidé une "pause" dans la politique d'industrialisation pour opérer son remembrement au profit du secteur privé… Partout où un parti arrivé au pouvoir dans des conditions et par des méthodes révolutionnaires a échoué, on constate ce retour en arrière vers le libéralisme.

Si le retour en arrière vers le libéralisme s'est imposé à tous, c'est bien parce que, malgré sa crise réelle, le capitalisme a pu conserver une hégémonie totale et a réalisé son but ultime consistant à imposer un seul pays pour dominer, non seulement le monde capitaliste, mais le monde dans son ensemble.

Plusieurs facteurs ont rendu cela possible.

Depuis 1870, l'Europe n'a plus jamais fait de révolutions, seulement des révolutions nationales fascistes, (Allemagne, Espagne et Italie). Le centre de gravité de la révolution prolétarienne est passé, dès 1871, vers la Russie où elle a eu lieu, puis vers la Chine. Pour les pays européens, dès la fin de la guerre de 14, la révolution était finie.

À l’époque de Khrouchtchev et après lui, il y a eu un retour à la révolution pacifiste, par l'intermédiaire des élections, que les communistes italiens ont pratiquée de façon logique et sérieuse, car, à la différence du parti communiste français, elle rentrait dans leur conception réelle du marxisme, exprimée par Gramsci pour lequel la prise du pouvoir par les communistes ne pouvait qu'être la conséquence de leur hégémonie sur la société.

La révolution étant ainsi exclue, le capitalisme n'a plus réellement peur dans les pays où il existe. La révolution de 1968  a été une révolution d'idées, un psychodrame, une révolution de théâtre, plus qu'autre chose, car le monde occidental ne peut plus donner qu'une critique verbale du capitalisme, au niveau philosophique et culturel. Ce qui fait penser à ce que Marx avait dit concernant l'Allemagne qui, faute de concevoir les outils d'une révolution effective, a conçu une révolution dans les esprits incarnée par Hegel.
Le capitalisme pouvait être tranquille dans son centre.
Mais il a pu aussi régler ses problèmes périphériques. Pourquoi ?

Les possibilités révolutionnaires de l'Europe ont été atténuées puis ont disparu

A partir de 1871, le potentiel révolutionnaire de la France était épuisé. Arès 1871, la République était définitivement rétablie. Ayant brisé la Commune, la bourgeoisie a malgré tout fait des concessions importantes à la classe ouvrière, au peuple, aux couches les plus déshéritées : vote au suffrage universel, école laïque, etc.. L'autre élément fondamental qui a réduit l'élan révolutionnaire en donnant une formidable envergure au nationalisme français, a été l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine par l'Allemagne. Mais, ce qui a contribué à diminuer encore plus le potentiel révolutionnaire fut le débouché ouvert par la colonisation capitaliste moderne.

Avec le partage du monde, la bourgeoisie française va se débarrasser d'un certain potentiel révolutionnaire en ouvrant des perspectives d'expatriation à certaines couches populaires, soit par l'intermédiaire de l'armée, soit par celui de l'implantation coloniale des petits Blancs, comme elle avait commencé déjà à le faire en Algérie, en1848 et 1871, quand les colonies ont servi de dépotoir à ce potentiel révolutionnaire et à sa réorientation.

Ce potentiel va s'effriter tandis que se développe une certaine mythologie nationaliste. La bourgeoisie, par l'intermédiaire des colonies et par l'exportation des capitaux, va pouvoir exploiter directement une classe ouvrière à bon marché à l'extérieur et, par certains côtés, alléger le fardeau de la surexploitation de la classe ouvrière française. De là naîtra un début d'aristocratie ouvrière dans les colonies où le Français ne sera plus ouvrier, mais plutôt contremaître. Cela est valable pour l'ouvrier anglais, belge, hollandais et même italien, avec un peu de retard.

La colonisation, le nationalisme et un certain chauvinisme — chaque État européen ayant des problèmes avec le voisin— la montée en puissance de l'Allemagne et de l'Italie et les inégalités de développement entre pays capitalistes, mèneront la pression nationaliste à son maximum en Europe occidentale.
La colonisation est donc un élément important dans la baisse du niveau révolutionnaire et beaucoup dans la classe ouvrière française n'ont pas pris conscience de ce facteur, malgré l'insistance de Lénine pour mobiliser les prolétaires des métropoles contre le nationalisme de leurs bourgeoisies ("guerre à la guerre") et pour aider les peuples coloniaux dans leur lutte pour l'indépendance.

"Un peuple qui en opprime un autre…"

La Première guerre mondiale fera prendre conscience aux ouvriers de la nature agressive et inhumaine de l'impérialisme. Parce qu'elle s'est déroulée en Europe, cette prise de conscience a été possible, et des tranchées sont sortis les premiers révolutionnaires qui réviseront leurs conceptions social-démocrates pour adopter, ne serait-ce que minoritairement, le léninisme. Ils ont commencé à comprendre les critiques d'un Jules Guesdes ou même d'un Jaurès sur les aventures coloniales qui font perdre à la classe ouvrière un peu de son âme et la grande maxime de Marx au sujet de la colonisation de l'Irlande par l'Angleterre, devenait une réalité : “Un peuple qui en opprime un autre ne saurait être un peuple libre”.

La classe ouvrière allemande, la mieux organisée, la plus avancée en raison de l'expansion industrielle du pays et qui avait des chances de profiter de la débâcle de sa bourgeoisie pour agir sur le pouvoir, a perdu. Cet échec a porté  un coup très dur à l'esprit révolutionnaire et depuis ce temps, non seulement la classe ouvrière allemande ne s'en est plus relevée, mais elle subira en contre coup le nationalisme et le chauvinisme. L'esprit de revanche va naître et prospérer dans les milieux réactionnaires et dans ce que la sociale-démocratie  a de plus parlementaire et de plus opportuniste.
Il n'y a pas eu en France de tentative révolutionnaire parce qu'elle est sortie victorieuse de la guerre et parce que la bourgeoisie, comme après 1871, a vu les sacrifices consentis par le peuple, surtout par la paysannerie qui a supporté le poids de la guerre, et a fait les concessions nécessaires pour traverser sans heurts cette phase de réveil de l'esprit révolutionnaire.

L'utilisation de la main d'œuvre immigrée

En même temps l'esprit colonial a repris de plus belle et, dans les années vingt, la bourgeoisie ne se contentera plus d'exploiter la main-d'œuvre des colonies à bas prix,  allégeant de ce fait l'exploitation de sa classe ouvrière.
Après avoir engagé dans la guerre, pour la première fois en grand nombre, les soldats d'Afrique du Nord, elle commencera à importer la main-d'œuvre des colonies pour aider la reconstruction, provoquant une deuxième coupure dans la classe ouvrière française. Auparavant, en 1871, et même après, les travailleurs immigrés en France étaient surtout des révolutionnaires qui fuyaient la répression des  régimes despotiques de Pologne ou d'Europe centrale. Ils appartenaient au même type de civilisation européenne et partageaient notamment l'esprit de la révolution de 1948 qui avait soufflé sur toute l'Europe, sans oublier la Révolution française (la participation de Marx à la première Internationale socialiste fondée à Londres s'inscrivait dans cet esprit internationaliste européen). Mais les travailleurs en provenance des colonies n'appartenaient pas au même genre de culture. Ils accepteront des conditions de travail assez pénibles et contribueront à faire en sorte que  la classe ouvrière se sente dans son propre pays comme une classe privilégiée, débarrassée des tâches ardues et ingrates qui provoquait des révoltes dans ses rangs. Qui se révoltait?, c'étaient les mineurs. Désormais, ils devenaient des Polonais, des Italiens, des Maghrébins. Les chantiers de construction occupaient des dizaines de milliers de travailleurs des colonies.

Après la Deuxième guerre mondiale les proportions vont être plus importantes puisqu'il y aura près d'un demi million d'Algériens. Ce processus que nous sommes en train de vivre : une classe ouvrière française épargnée, qui ne fait plus certaines tâches, ni dans l'agriculture ni les travaux ingrats, est une classe ouvrière d'un nouveau type qui n'est surtout pas comme celle de la Russie de l'époque révolutionnaire. 

Le travailleur français ne va pas se sentir privilégié seulement dans les colonies, mais dans son propre pays. La classe ouvrière française va se trouver quelque peu corrompue par cette évolution quels que soient par ailleurs les efforts des syndicats pour lutter contre la discrimination. En attendant que les immigrés atteignent et la conscience et la formation et l'intégration dans les syndicats et la participation aux Prud'Hommes, ils sont exploités par rapport à la classe ouvrière française. A partir de la Deuxième Guerre mondiale on verra apparaitre au sein de celle-ci l'esprit de l'aristocratie ouvrière, ou bien un paternalisme prenant l'aspect d'un certain nationalisme français : le Français ouvrier prend en charge le "pauvre" ouvrier immigré pour l'aider. Mais à quoi ? Pas, en tout cas, à faire la révolution, puisque il ne fait pas parties des détachements les plus combatifs, lesquels sont souvent bureaucratisés dans les syndicats. De plus, les ouvriers immigrés qui subissent la dureté de l'exploitation et qui créent la plus-value la plus forte, sont écartés de la direction des partis, des syndicats et des classes ouvrières révolutionnaires, d'autant qu'ils ont le handicap d'appartenir à des pays du tiers-monde en lutte contre la colonisation et dont le problème n'est pas la révolution en France, mais la libération de leur pays et la fin des discriminations dont ils souffrent.

La défense de la démocratie bourgeoise était devenue de l'intérêt de la classe ouvrière européenne

La perte de l'esprit révolutionnaire en Europe n'est donc pas venue d'un seul coup, à cause d'une mauvaise compréhension du marxisme, mais parce que des faits historiques ont fait que la composition et les tâches de la classe ouvrière ont tellement changé, et les concessions faites par la bourgeoisie à la classe ouvrière ont été si importantes, surtout après la Deuxième Guerre, que la révolution était devenue une perspective dépassée.

À cet égard,  la naissance du PCF dans les années 20, le Cartel des Gauches (1924-27) et, dans les années trente, le Front populaire,  contribuèrent à la défense de la démocratie bourgeoise menacée par le fascisme, c'est-à-dire des institutions qui permettent à la classe ouvrière de  garder une certaine influence politique, de défendre ses droits, de réaliser de nouvelles avancées sociales et de prendre conscience de son rôle dans la société.

Elle a étendu son influence, mais son ardeur révolutionnaire a considérablement diminué. Après avoir été un élément important de lutte contre le nazisme, et pour la libération de la France, elle a joué un rôle national réel en contribuant au relèvement du pays. Cessant d'être considérée comme une classe marginalisée, avec des revendications uniquement de classe, la classe ouvrière française était désormais candidate à la direction de la nation aux côtés d'une bourgeoisie qui venait de faire de nouvelles concessions très importantes : le vote des femmes, la sécurité sociale pour les travailleurs, les statuts de la fonction publiques, les syndicats, les élections à la proportionnelle, une république axée sur le parlement en tant qu'élément prépondérant (avant, le Sénat avait plus de prérogatives), etc. Beaucoup de ces acquis entreront dans les mœurs de la société bourgeoise proprement dite.
C'est ainsi que malgré la propagation des idées communistes après la Deuxième Guerre, et l'expansion de la classe ouvrière elle-même, le PCF sera entraîné dans une politique faisant de la question coloniale une question d'intégration des peuples dans le cadre de l'"Union française", conçue comme une sorte de démocratie où les peuples pourraient s'émanciper petit à petit derrière la classe ouvrière française. Et cela, au moment même où toutes les colonies entraient en révolution, et que, loin d'atténuer son emprise, la colonisation la renforçait.

Autant elle a cédé devant sa classe ouvrière, autant la bourgeoisie française raidissait ses positions dans les colonies (guerre d'Indochine, massacre de Sétif, massacre de Madagascar…) Le contraste était très fort : au moment où la classe ouvrière française réalisait des acquis importants et pensait les augmenter indéfiniment, les peuples  colonisés, malgré la présence de communistes français au pouvoir, étaient en pleine révolution. La colonisation frappait dur et les communistes n'ont pas su, ou n'ont pas pu, ou n'ont pas pensé qu'il fallait réagir : ils offraient des soutiens de principe et pensaient que ce qu'ils pouvaient acquérir dans les institutions de la bourgeoisie pouvaient un jour leur servir pour desserrer l'étreinte de la colonisation. Ils pensaient, avec un internationalisme mal conçu, que la France en tant que pays démocratique, pouvait préserver ses colonies de l'agression de l'Amérique, alors candidate à l'hégémonie dans le tiers-monde. Le PCF, allié avec les démocrates, pensait protéger, dans l'intérêt de la France, une sorte de système colonial décolonisé, où les entreprises françaises resteraient prépondérantes et où le pouvoir français ne serait pas remis en question dans le cadre d'une rupture révolutionnaire avec la colonisation.

Cette mentalité s'est manifestée dans une certaine conception gauchisante qui considérait les bourgeoisies et les petites bourgeoisies révoltées contre le système colonial comme étant nationalistes, éloignées du socialisme et de la pensée sociale, tandis que la classe ouvrière française était considérée comme étant seule en mesure d'émanciper ces peuples.
Des révolutionnaires étaient rejetés et leur révolution était considérée comme bourgeoise, ou parfois même anti-démocratique, fascisante, arabisante, islamisante ou ethnique, bref, qui n'était pas moderne. Cela a achevé de faire perdre son potentiel révolutionnaire à la classe ouvrière française qui profitait de situations dont les travailleurs n’avaient même pas rêvé : depuis la libération, le PCF était devenu un Parti parlementariste même s'il ne l'avouait pas, et il sacrifiait tout aux sièges parlementaires. Il considérait la révolution algérienne comme secondaire, mais pas cinq sièges dans les départements algériens pour lesquels il acceptait de participer à des élections malgré leur caractère antidémocratique, antipopulaire et antinational algérien.

Le cas italien

Cette évolution n'est pas propre à la France. Elle était la même, et à des degrés divers, en Belgique et en Hollande. En Angleterre, elle était plus ancienne. En Italie, la situation était assez particulière et donnera à son parti communiste une tout autre attitude.

On a toujours analysé le cas italien sans introduire la question de la colonisation. On attribuait l'évolution du PC italien à Togliati, à Gramsci… C'est vrai, que ces penseurs ont joué un grand rôle. Mais, parce que la colonisation s'est achevée au cours de la Deuxième Guerre mondiale, les bons côtés de la pensée italienne ont pu émerger. Le PCI a retrouvé une nouvelle vigueur parce que, à la différence de la France, le fascisme a été total en Italie, et parce qu'il n'y aura pas de travailleurs étrangers dans la péninsule. Ce sont des Italiens, majoritairement du Sud, qui ont relevé leur pays. L'Italie a d'autant plus conservé un grand attachement aux idéaux de la révolution que le Sud était encore très pauvre.

La classe ouvrière tentera donc de suivre la voie de Gramsci en cherchant à devenir hégémonique dans la société où elle finira effectivement par occuper une position importante, mais sans les illusions coloniales, sans hiérarchie de la classe ouvrière et sans illusions sur l'Union soviétique.

Mais en Italie, la même règle de l'usure du potentiel révolutionnaire s'applique. Ayant compris qu'elle ne pouvait que viser l'hégémonie dans son pays, et que la révolution dans le sens de prise de pouvoir révolutionnaire  était quelque chose d'absolument exclu, la classe ouvrière italienne se préoccupait uniquement de faire fructifier ses acquis intérieurs. Surtout que l'Italie, n'ayant plus de colonies et n'ayant pas vécu des drames comme celui de l'Algérie, vivait avec une des constitutions les plus avancées, permettant la représentation la plus large possible des travailleurs ou des communistes. C'est pour cela que le PCI a joué le jeu et a réussi à avoir un rôle réel lié aux changements de structures du pays, en exploitant les concessions de la société capitaliste, mais sans se faire d'illusions sur la révolution. C'est pour cela aussi que la Révolution soviétique a été critiquée comme ayant dégénéré… 

L'Italie où le communisme, ou plutôt une forme particulière de lutte de la classe ouvrière, a été adapté à sa situation, s'est relevée plus vite que la France. Et le fait qu'elle se soit industrialisée plus rapidement que la France a accentué le rôle de sa classe ouvrière, et la bourgeoisie elle-même s'est modernisée pour adapter son système à la classe ouvrière italienne.

En Allemagne, vaincue et occupée par les forces les plus puissantes du capital international, il était exclu d'envisager une révolution. Après la perte de l'Allemagne de l'Est, elle est devenue, au contraire, l'endroit où le communisme ne devait pas bouger.

L'Espagne et le Portugal qui n'avaient pas participé à la guerre ont conservé le statu quo ante. La classe ouvrière ayant été brisée dans les années trente au cours de la guerre d'Espagne, le fascisme a perduré. Il a réussi à traverser la période de la guerre et son anticommunisme s'est ensuite bien intégré dans le contexte de la guerre froide. Les partis communistes surtout l’espagnol, usé par la lutte contre le fascisme où il avait été à l'avant-garde n'a pas vu que toute l'Europe ainsi que l'Amérique misaient sur une transition du franquisme vers la démocratie. Avec les capitaux et les moyens adéquats les Occidentaux ont modernisé l'Espagne tout en pensant à la liquidation du franquisme, laissant le PC dans sa clandestinité croire à la révolution,.

La renonciation à la violence par la bourgeoisie, (devenue l'apanage de groupes marginaux qui se ridiculisent en l'associant à une prétendue révolution) ; l'évolution du niveau de vie et la valeur de plus en plus grande accordée à la vie humaine (qui fait qu'aucune cause, désormais, ne paraît valoir la peine de mourir pour elle, car l'individu s'est détaché de la famille, de la patrie, etc.) ; l'importance de plus en plus grande prise par le bulletin de vote : tout ce processus qui a commencé avec la Première Guerre et s'est accentué après la Deuxième, a fait que la Révolution, l'idée révolutionnaire prolétarienne surtout, s'est complètement émoussée et est restée du domaine de l'idée, de l'utopie.

Au lieu d'en tenir compte pour réadapter le marxisme à cette évolution, tous les partis communistes ont continué à radoter.
Certains ouvriers aujourd'hui, comme ceux d'EDF ou de la SNCF, ont des acquis tels qu'ils ne peuvent en rêver de meilleurs. La société de consommation et de la voiture a provoqué une véritable révolution sociologique : chaque travailleur a une retraite garantie, parfois une résidence secondaire et voyage à travers le monde : c'est la réalisation d'un rêve séculaire de l'ouvrier français.
Cet ouvrier-là est maintenant  lié à un autre type de nationalisme.

Le nationalisme nouveau

Si dans la période de 14-18 les conflits inter-impérialistes se résorbaient militairement, aujourd'hui, il n'y a plus de conflits militaires entre les impérialistes et il n'y en aura plus. C'est un fait acquis.

Il y a désormais entre eux une guerre sans merci qui réveille chez eux un autre chauvinisme qui, tout en étant français, japonais, américain ou autre, est un chauvinisme d'entreprise : chaque entreprise est dans une guerre économique. L'ouvrier qui, en 1914, devait se sentir solidaire de son État contre l'Allemagne, doit aujourd'hui prendre  conscience que si son usine ne réussit pas contre celle du Japon dans le cadre de la concurrence, il va se trouver au chômage et perdre certains avantages. Il est donc mobilisé par une sorte d'idéologie nouvelle dans une guerre où le communisme achève de disparaître de son horizon. S'il veut continuer à vivre avec les avantages qui sont les siens, il se met non seulement derrière l'État, mais derrière son entreprise. C'est ce qui se passe au Japon et c'est ce que l'on tente de faire maintenant en France où les travailleurs commencent à réaliser les enjeux de cette guerre économique.

Le nationalisme nouveau est en train de régénérer la classe ouvrière. Elle doit gagner une guerre pour maintenir son niveau de vie, son travail. Les partis communistes eux-mêmes sont gagnés par cette idéologie. Le PCF, en 1970 a affiché partout, et conserve encore ce slogan ambigü : "Fabriquons français". Par delà ses relents anti-immigrés, ce slogan signifie surtout que l'ouvrier français n'a plus aucune conscience de classe . Il se préoccupe seulement de maintenir son niveau de vie. Il sait qu'il appartient à un pays évolué, qu'il a des avantages que beaucoup d'autres n'ont pas dans le monde et qu'il a  intérêt à devenir conservateur pour  maintenir ses privilèges.

CONCLUSION :

ÉTUDE ET ANALYSE DE L'INTERACTION ENTRE LES MOUVEMENTS SOCIALISTE ET LES MOUVEMENTS DE LIBÉRATION NATIONALE

A partir de l'évolution du capitalisme vers le stade impérialiste à la fin du XIXe siècle, et en partant d'un certain point de vue, la Révolution d'octobre 1917 peut être considérée comme une rupture de l'alliance de la Russie tsariste avec les alliés, France et Grande Bretagne, alors que la Révolution de Février et le gouvernement Kerensky, contre lesquels elle s'est effectuée, voulaient conserver cette alliance et poursuivre la guerre contre l'Allemagne.

On peut considérer aussi la révolution d'Octobre, ainsi que Lénine l'avait affirmé, comme le point de rupture de l'alliance de l'impérialisme dans son maillon le plus faible. Il faudrait peut-être ajouter à cela que si, par son contenu socialiste, la Révolution d'Octobre est une rupture avec le système impérialiste dans son ensemble, elle est en premier lieu une rupture avec les deux ou les trois pays dominants de l'impérialisme : France, Angleterre et USA. Par conséquent, tout le territoire de l'Union soviétique gagné par la Révolution d'Octobre peut être considéré comme le premier territoire libéré de l'emprise des puissances impérialistes dominantes de l'époque.

Cette thèse peut être renforcée par l'état de dépendance réelle qui était celui de l'Empire tsariste par rapport aux puissances citées, notamment la France. L'Empire et la Russie étaient considérés par ces puissances comme un champ de pénétration et d'exploitation de leurs capitaux. L'Union soviétique peut donc être considérée aussi comme le premier pays à avoir conquis son indépendance politique. Cette idée s'impose d'autant plus fortement que l'Union soviétique n'a pas seulement fait une Révolution pour changer le régime politique et social, même si on a toujours privilégié dans la révolution d'Octobre l'esprit socialiste. Elle a été aussi un territoire,  une entité multinationale unie, où le sentiment  anti-impérialiste était puissant, même s'il a été par la suite négligé. Les colonies tsaristes étaient directement animées par des mouvements de libération nationale contre le tsarisme et aussi contre l'exploitation de la bourgeoisie russe. Ces colonies gagnées par la révolution, furent perdues pour le colonialisme franco-anglais qui les convoitaient (rappelons l'intervention de l'Angleterre et de la France attirées par le pétrole de l'Azerbaïdjan et les ports de la mer Noire).

Pour la révolution chinoise, l'aspect de libération nationale anti-impérialiste est beaucoup plus apparent, davantage même que son aspect de révolution socialiste. La Chine a réalisé en effet une double révolution anti-impérialiste; contre le colonialisme et l'impérialisme japonais qui était présent sur son territoire, mais aussi contre l'impérialisme anglo-américain qui était l'allié et le soutien de la bourgeoisie chinoise naissante représentée dans le Kuomintang de Tchang Aï Chek.

Nous n'insisterons pas sur la révolution vietnamienne tant son aspect de libération nationale était primordial, même sous une direction assurée par les communistes.

Pour toutes ces raisons il faudrait peut-être rapprocher ces révolutions menées sous une bannière communiste, des mouvements de libération nationale, plutôt que de les considérer seulement comme des révolutions socialistes dont l'objectif aurait été la construction du socialisme, alors qu'ils visaient essentiellement la libération de l'emprise impérialiste. Cela voudrait dire que la construction du socialisme n'était pas tellement prioritaire par rapport aux autres tâches et que le premier objectif était le développement économique de ces pays et leur modernisation.

Le secteur socialiste aurait pu jouer un rôle fondamental, primordial même, mais dans un contexte bien délimité, et le secteur du capitalisme national aurait pu être préservé et utilisé en tant que relève du secteur féodal dans les pays où la propriété, notamment terrienne, était féodale. Donc, ces idées de plusieurs secteurs dans tous les pays, y compris en Union soviétique, auraient pu se développer.

Toutes ces considérations démontrent que, à partir de la réussite de l'Union soviétique qui a rompu l'unité du monde impérialiste, et celle de la Chine, le développement des mouvements de libération nationale et les libérations consécutives de plusieurs pays du colonialisme peut être analysé comme un ensemble.

La réussite de leur libération dépendait de leur coopération et de leur solidarité qui auraient du écarter les divergences ayant pour cause leurs inégalités de niveaux de développement économique et social. Quelques pays pouvaient effectivement avoir plus de possibilités de réaliser le socialisme et de développer un secteur socialiste total ou important. D'autres étaient beaucoup plus en retard et un capitalisme contrôlé aurait pu aider au développement de leurs forces productives. Les divergences d'ordre idéologique sont nées à partir de l'officialisation du marxisme en Union soviétique, et de sa diffusion ensuite sous forme d'une sorte de croyance schématique imposée à toutes les directions de partis communistes et qu'on a tenté même d'imposer aux mouvements de libération nationale considérés comme des mouvements transitoires vers une révolution socialiste.

Marx avait conçu la révolution socialiste comme un processus à maturation lente devant déboucher sur une complète désaliénation de l'homme. Ce processus est le processus capitaliste lui-même que la Révolution devait accélérer, ou catalyser.

La révolution soviétique et celles qui eurent lieu ensuite dans des pays économiquement arriérés ont été des révolutions de rupture avec les anciens systèmes semi-féodaux et semi-coloniaux. Ces Révolutions ne pouvaient pas être un dépassement d'un capitalisme quasi inexistant dans ces pays à majorité rurale. Elles ont imposé par le haut des pouvoirs dont l'objectif véritable était de rattraper leur retard par rapport aux États capitalistes avancés, sans vraiment y parvenir dans tous les domaines. Là où elles ont échoué, ces révolutions ont débouché sur une intégration de ces pays dans le marché capitaliste mondial dans des conditions plutôt défavorables, en tout cas pas en tête du peloton capitaliste.

NOUREDDINE BOUARROUJ
PARIS, SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 1991

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