16 septembre 2011

COMPRENDRE LE RÔLE DE LA TURQUIE

La récente tournée du Premier ministre turc, M. Recep Tayyip Erdogan, en Tunisie et en Égypte s'inscrit délibérément dans le contexte du "printemps arabe",  marque déposée par les médias dominants pour désigner un phénomène  dont personne n'est en mesure d'appréhender les horizons qu'il peut/va ouvrir aux États de la région, sinon au monde en crise. Il suffit de regarder une carte de la région pour comprendre les enjeux dont un tel "printemps" est lourd.

La Turquie est un État limitrophe de cette région arabe. Il a en commun avec elle un islam également périphérique de rite hanéfite —l'école sunnite la plus tolérante— et un passé qui n'est pas de roses, à moins d'y inclure beaucoup d'épines. En tout cas, l'Empire ottoman n'a rien fait pour préparer les nations arabes qu'il administrait, à affronter le défi européen par des réformes profondes et sa nature religieuse était à ce point synonyme d'impuissance et de régression qu'elle a justifié la révolution d'Ataturk pour débarrasser l'État du Khalifat et pour le réformer sur la base des idéaux de la révolution française.
La période ottomane arabe fut donc une période de stagnation (roukoud) et son réveil fut des plus brutaux.
La Tunisie est cependant l'un des rares pays où la domination ottomane a favorisé le développement d'un État autochtone souverain, et une culture citadine raffinée, cependant que le peuple continuait, comme celui de la province voisine d'Alger, a être pressé comme un citron par une fiscalité d'autant plus gourmande que la Sublime Porte et aussi l'État tunisien s'endettaient lourdement auprès des Européens pour continuer à mener un train de vie dispendieux. La corruption y était un fait de culture politique, dans la mesure où elle était un élément de sélection: entre deux cadres également méritants, l'État choisira celui qui accepte la corruption. Il a fallu que l'État du bey soit en banqueroute pour qu'un homme de la valeur de Khéreddine ait pu s'affirmer. Il était trop tard pour sauver la Tunisie de la colonisation, mais suffisamment tôt pour créer Sadiki qui sera la pépinière des élites de l'indépendance (http://hedidh.blogspot.com/2011/03/khereddine.html).
 
Les limites de l'Empire ottoman
Ahmet Davutoglu, le chef de la diplomatie turque qui a accompagné Erdogan dans sa tournée, incarne  ce qu'on appelle le néo-ottomanisme qui consiste à assurer le rayonnement économique et politique de la Turquie dans toutes l'aire de l'ancien Empire ottoman.

- cette diplomatie satisfait l'amour-propre du peuple turc, rejeté par l'Union européenne (la France et l'Allemagne principalement) qui veut rester essentiellement un "club chrétien";
- elle bénéficie de la fin de la Guerre froide qui a permis à la Turquie de se tourner vers l'Est sans porter préjudice à la stratégie globale des États-Unis et de l'OTAN; 
- elle s'affirme comme le pendant sunnite  à l'érection de la puissance iranienne chiîte;
- elle s'impose aujourd'hui, après l'affaire de la flottille du Mavi Marmara et le refus de Tel-Aviv de s'excuser du meurtre de neuf civils turcs, comme la diplomatie qui ose dire NON à Israel, tout en soutenant l'offensive de l'OTAN en Libye et en menaçant le régime syrien d'intervention.

Tous ces points, y compris celui concernant Israel, sont compatibles avec la stratégie globale des États-unis sans empiéter sur la souveraineté de la Turquie qui a refusé l'utilisation de son territoire  pour l'invasion de l'Irak et qui a approfondi et élargi ses relations avec la Russie —qui a besoin de la Turquie pour la gestion de son "étranger proche" musulman. Ce qui fait de la Turquie tout sauf un pion, et c'est la raison pour laquelle certains observateurs veulent la classer avec les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) en ajoutant, avec l'Afrique du Sud, la Turquie.

Le problème réside dans le fait que la Turquie est une puissance bifide.
La disparition de l'Union soviétique a permis d'y desserrer le contrôle des militaires sur la vie politique et favorisé l'expression d'une société civile d'autant plus majoritairement acquise aux thèses islamistes que l'élite laïque a vu se refermer devant elle l'horizon d'une Europe travaillée par les démons islamophobes et par le complexe de la citadelle assiégée. Le parti d'Erdogan a donc tiré avantage de l'importance stratégique de la Turquie aux yeux des États-Unis pour y développer une économie prospère que la Banque mondiale et le FMI n'ont jamais lésiné  à aider. Sa croissance économique qui talonne le taux de croissance de la Chine, ainsi que le renforcement réel de la société civile, sont la face radieuse de la Turquie et sont à porter au crédit d'Erdogan dont la popularité constitue son atout politique le plus sûr. Ce qui lui a permis d'écarter la menace que faisait courir à son régime une armée gardienne du dogme kémaliste d'une laïcité rigide dans ses bottes. Mais l'armée turque ne tire pas sa puissance des seules ressources turques. Elle est un élément pivot, et même central, de l'Otan et dépend essentiellement du Pentagone. Aussi, quelles que soient les réticences d'Ankara, elle ne pouvait refuser l'installation en Turquie d'une base radar du dispositif nord-américain de défense antimissiles qui heurte de front la Russie et fait planer un danger sur la défense de l'Iran et accessoirement celle de la Syrie. De même, l'acceptation de l'intervention de l'Otan en Libye —que la Turquie ottomane ne sut pas défendre en 1911 contre les appétits de l'Italie — et  l'instrumentalisation de la Turquie comme ennemi potentiel de la Syrie pour l'obliger à changer de régime, apportent une zone d'ombre à la face radieuse. De sorte que, lorsque Erdogan se déplace dans les pays du "printemps arabe", la main  tendue, ceux qui la serrent savent bien que dans son gant de velour se trouve le poing d'acier de l'Otan.

La politique étrangère de la Turquie ne peut donc être dissociée de la stratégie globale des États-Unis et elle doit être mise en parallèle avec celle des autres alliés fidèles de Washington dans la région (y compris l'Union européenne), sans perdre de vue un fait majeur généralement escamoté; celui du glissement progressif du pouvoir de décision états-unien de la sphère politique,  (républicains et démocrates confondus) à la sphère militaire : le Pentagone, sur fond de crise économique et financière et de bourbiers afghan et irakien, que la population nord-américaine impute à juste titre à une représentation politique sous influence (http://hedidh.blogspot.com/2011/06/larc-dulysse.html). Et c'est la raison pour laquelle le gouvernement des États-Unis a été obligé de limiter son intervention en Libye.

La politique intransigeante d'Israel est désormais perçue par de hauts responsables du Pentagone comme  une menace sur la vie des soldats US engagés au Proche-Orient et dans les pays musulmans, en raison de l'antiaméricanisme que Tel-Aviv nourrit dans des pays qui ne sont pas foncièrement hostiles aux États-Unis. Même le président Obama a du s'incliner devant cette intransigeance et ravaler son fameux "discours du Caire" du 4 juin 2009 en direction du monde musulman dont il mesure toute l'importance pour la survie de l'Empire. Aussi, quand Erdogan menace Israel d'un possible affrontement en mer au large de Gaza, il ne faut pas s'étonner devant le profil bas observé par les dirigeants israéliens. L'Égypte aussi, poussée par une forte pression populaire, s'est sentie obligée de surenchérir dans la défense de Gaza et de la cause palestinienne.

Le deuxième grand allié des USA dans la région, après l'effondrement de l'Égypte de Moubarak, est l'Arabie saoudite et les émirats de la Péninsule. Ceux-là s'opposent également à l'orientation démocratique d'un "printemps arabe" ouvertement encouragé par les USA. Ryad en veut particulièrement à Washington d'avoir abandonné le raïs égyptien à son sort, et ne fait plus confiance à son allié de toujours qui s'acheminait vers un soutien à l'opposition démocratique dans le royaume du Bahrein! Qui plus est, devenu principal fournisseur de pétrole de la Chine et des pays asiatiques émergents, l'Arabie saoudite qui voit ses réserves de devises se déprécier avec le dollar, caresse l'idée de créer une devise commune aux États du Conseil de coopération du Golfe, le "Khalij", comme alternative au dollar et elle s'est rapproché d'autres pays, comme la Russie et la France, qui cherchent aussi une alternative au dollar pour les transactions mondiales.

Dans ces conditions riches en arrières-plans, la Turquie apparait comme l'allié le plus fiable des États-Unis dans la mesure où, quand elle se dresse, son ombre portée atteint directement les deux autres alliés récalcitrants des États-Unis, Tel-Aviv et Riyad, qui  pressent en plus les USA d'attaquer l'Iran pour, après l'Irak, les délivrer d'une puissance ressentie comme insupportable.

Cette Turquie qui se dresse pour se donner en exemple aux pays arabes, le fait à la fois de son propre chef et avec les encouragements ostensibles de l'administration US. Qu'est-ce qui justifie en effet la tournée d'Erdogan dans les trois pays d'Afrique du Nord, où il a pris l'initiative de se faire inviter, sinon la conjonction de ses visées néo-ottomanes avec le besoin des États-unis d'utiliser le jocker musulman de l'Otan ?
Parce que tel est le cas, le chef du gouvernement de Turquie s'avance en terrain miné dans des pays où les séquelles de son Empire passé sont globalement négatives, même si l'on y apprécie le peuple turc, son patriotisme, son dynamisme et ses avancées. En outre, l'irruption d'un joueur supplémentaire dans une scène trop encombrée, proposant carrément de réécrire le scénario de la pièce, peut incommoder, c'est le moins qu'on puisse dire.

Pour ce qui concerne la Tunisie, qui conserve globalement un bon souvenir de la période ottomane et où l'on n'a pas de problèmes avec Washington, Erdogan ouvre des horizons de coopération économiques  qui vont dans le prolongement de ses attentes. Mais  le message politique transmis par le Premier ministre turc vantant le modèle de son pays, suppose l'existence d'un parti fort — on devine lequel —, quasiment hégémonique ;  l'affirmation forte de la laïcité de l'État et aussi la présence d'un arbitre prêt à siffler la fin de la partie si les joueurs venaient à en enfreindre les règles. L'armée devrait jouer ce rôle et cela constituerait une nouveauté dans l'histoire de la Tunisie moderne qui, a la différence de la Turquie, a toujours eu un gouvernement civil. Comme derrière l'armée, il y aura forcément le Pentagone, cela signifiera aussi, à terme, l'insertion du pays dans tout un réseau, ce qui impliquera un glissement de ce petit pays au niveau d'un protectorat. Il faut d'autant plus être attentif à cet aspect que l'Occident montre des velléités de reconquête de l'espace arabe à "mondialiser".
Le modèle prêt-à-porter turc est-il un moindre mal? La question est sérieuse et doit hanter les politiques. La Tunisie doit aussi envisager  la manière dont l'Algérie voisine — autrement plus importante pour la Tunisie— va interpréter l'irruption de l'éléphant turc dans le magasin de porcelaines maghrébin. Il y a une risque de voir  les deux voisins entrer dans des relations semblables à celles qui avaient prévalues entre les régences de Tunis et d'Alger de l'époque ottomane, et qui étaient particulièrement exécrables!

L'Algérie a retrouvé, après son indépendance, un type de régime qui peut évoquer le gouvernement des janissaires, dominé donc par l'armée, qui draine l'essentiel des richesses de la nation, non plus au profit de la Sublime Porte, mais à celui de la nomenclatura. Cette situation est lourde de menaces intérieures. Pour se prémunir des aléas du "printemps", le régime algérien a choisi  d'établir des relations fortes avec le Pentagone et de placer la plupart de ses réserves en bons du trésor US en dépit des pertes que cela suppose. Cela lui permet de  tenir à distance  la France et le Maroc et de s'aligner par pragmatisme sur les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU, un peu comme le font la Chine et la Russie. La Tunisie ne peut cependant pas négliger les appréhensions de son grand voisin occidental et s'aligner sur la Turquie comme l'y invite Mme Hillary Clinton, persuadée que "la région, et les peuples du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord en particulier, veulent retirer les leçons de l'expérience de la Turquie. Il est vital qu'ils apprennent les leçons que la Turquie a apprises et qu'elle met en pratique tous les jours ".

Elle peut y être aidée par  l' Égypte qui connaît  aussi les douleurs historiques de l'enfantement, où le peuple se méfie de l'armée et où même les Frères musulmans ont clairement fait savoir que M. Erdogan n'était pas bien placé pour donner son pays en modèle à leurs pays. Peut-être qu'ils ne veulent pas entendre parler de laïcité. Peut-être qu'ils ne veulent pas d'une armée-épée-de-Damoclès sur leurs têtes ou, cela n'est pas invraisemblable, peut-être craignent-ils que l'irruption de la Turquie dans la région ne relance les tensions, déjà très fortes, avec l'Arabie saoudite.
À l'époque ottomane, il n'était pas rare de voir l'armée égyptienne expédiée en Arabie pour des missions punitives, et nul n'ignore que ce sont les tribus du Hijaz et du Nejd qui ont mené la fameuse "révolte arabe" contre les Ottomans, sous la direction de l'agent britannique Lawrence, dit "d'Arabie". Là aussi, la Turquie marche sur des œufs, même si elle utilise habilement le point faible des régimes arabes du Proche-Orient : l'affaire de la Palestine. 

Modèle turc ou pas, au Proche-Orient, la Turquie est globalement perçue comme une menace, non seulement parce qu'elle est aussi un bastion avancé de l'Occident colonial dans une région qui rêve de recouvrer son autonomie, mais parce qu'elle n'a pas hésité, avec sa politique des grands barrages anatoliens, de faire planer une menace mortelle sur les pays du Tigre et de l'Euphrate, tout en voulant s'imposer stratégiquement comme le "château d'eau" du Moyen-Orient. Et l'on se souvient que l'Arabie saoudite avait décliné fermement la proposition d'être alimentée en eau par des tankers turcs.
Maintenant qu'elle affiche clairement ses prétentions, la Turquie risque même de perdre  les avantages acquis d'une politique de coopération économique avec la Syrie et avec l'Iran qui avait atteint le stade de l'ouverture des frontières aux hommes et aux marchandises. Quant à son rôle en Asie centrale où elle veut profiter de son influence sur les peuples turcophones, il risque d'être contrarié par l'émergence de républiques jalouses de leurs autonomies et généralement riches en pétrole; sur l'influence considérable de l'Iran et du Pakistan, sur le puissant attrait économique de la Chine et, désormais, sur la méfiance russe à l'égard d'un voisin qui s'est révélé peu fiable. L'irruption de la Turquie dans ce nouveau Grand Jeu,  propulsée par des Occidentaux désireux de reprendre en main les destinées de l'Asie centrale, de l'Asie mineure et du Moyen-Orient grâce aux  filets de l'ex-empire ottoman; cette irruption relance les tensions et ne place pas forcément la Turquie du bon côté de l'Histoire.

C'est en Libye, où il a clôturé sa tournée, que le Premier ministre turc révèle cette réalité. Ici, il représente vraiment l'Otan en phase de reconquête coloniale. Il a salué en "démocrates" des gens que M. Berlusconi,  le Premier ministre italien, qui connaît bien son monde, qualifie, par euphémisme, d'"hommes de pouvoir" :  "Cela n'a pas été un soulèvement populaire" comme dans d'autres pays nord-africains, "où un vent de liberté commence à souffler", a déclaré le Cavaliere devant des jeunes de son parti (…). Au contraire, a-t-il observé, à Tripoli, "des hommes de pouvoir ont décidé de donner vie à une nouvelle ère en mettant Kadhafi dehors". "Cela n'a pas été un soulèvement populaire parce que Kadhafi était aimé de son peuple comme j'ai pu le constater quand je suis allé en Libye" (AFP).
Apprécions, au passage, cette façon nouvelle d'envisager l'histoire : des hommes de pouvoir ouvrent une nouvelle ère en Libye, un peu comme à l'époque de l'invasion des Amériques, de "fiers conquistadors" ont ouvert une nouvelle ère en balayant les populations autochtones et leurs chefs aimés !

En légitimant cette prise du pouvoir par les bombardements et grâce aux forces spéciales étrangères, au prix de véritables carnages, de la destruction du pays et de sa contamination par la radioactivité, M. Erdogan a montré que son idéal démocratique est vraiment à géométrie variable. Le véritable message qu'il est venu adresser aux peuples du "printemps arabe" n'est pas celui de la brave société civile turque, mais celui, plus subliminal, d'un Occident qui entend mettre au pas le monde arabe, de gré ou de force.
À bon entendeur, salut!

5 septembre 2011

APRÈS LES ÉVÉNEMENTS LIBYENS

 

La "victoire" ds "rebelles" en Libye est un cataclysme pour quelqu'un qui, comme moi, a voulu croire à un monde arabe et musulman capable de produire une alternative au système capitaliste occidental. Les "rebelles" libyens, —dont on sait qu'ils sont un pot pourri de djihadistes, d'islamistes, d'aventuriers et de soldats perdus du nationalisme arabe—, ceux qui les ont félicité pour leur "victoire", — depuis le Hamas palestinien jusqu'à Ennahdha de Tunisie, en passant par l'Iran et les régimes arabes du Golfe qui les ont soutenus : tous sont responsables de cet abcès qu'il viennent de planter au cœur de l'Afrique de Nord! Ils sont pires —et en tout cas ne valent pas mieux— que les criminels de l'OTAN qui ont arrosé le pays de bombes, dont certaines  à l'uranium appauvri. Ces forces arabes et musulmanes, alliées proclamées du colonialisme,  qui aspirent à prendre le pouvoir dans toutes l'aire arabe, comment pourront-elles  favoriser l'émergence d'un citoyen libre et souverain alors qu'elles commencent par se mettre sous la direction des puissances occidentales et par les payer avec les richesses d'un peuple condamné à  les suivre, à se révolter ou à se soumettre ?