16 août 2011

LES ENJEUX DE LA BATAILLE DE SYRIE

Depuis la signature des accords de Camp David, en 1978 entre l'Égypte et Israël, l'Occident attend la chute du régime syrien qui a refusé de se joindre à la pax americana, mécontentant ainsi tous les alliés arabes des États-Unis qui appelaient, et appellent toujours de leur vœux, une intégration de la région dans l'Empire. 

Il convient, à cet égard, et pour la clarté du propos, de refuser toute référence à l'idéologie pour expliquer la position syrienne et, par contre-coup, celle des autres pays arabes.

L'Histoire contemporaine des Arabes les divise en deux camps : ceux qui ont subi la colonisation européenne, et ceux qui ne l'ont pas subie ou très peu. Les premiers sont formés principalement de l'Algérie et de la Syrie auxquelles s'ajoute la Libye. La première avait failli disparaître du fait de son annexion pure et simple, la seconde a subi les pires avanies et a été dépecée au profit du Liban et de la Turquie. Quant à la Libye, elle a subi les horreurs de la colonisation fachiste et les premiers bombardements aériens de populations  civiles de l'histoire. La défiance de ces pays est dès lors très grande vis-à-vis de l'Occident et se traduit par la radicalité de leurs politiques respectives.

Le deuxième camp qui n'a connu que la domination militaire et économique britannique n'a pas été exposé à de telles menaces vitales, ni sur le plan religieux, ni sur le plan territorial et les régimes en place furent préservés. Il développe une perception de l'Occident très différente, et ses valeurs majoritairement bédouines ne lui interdisent pas l'allégeance aux puissants du moment, quels qu'ils soient.

Jusqu'aux derniers bouleversements introduits par la révolte tunisienne, la Syrie était la clef de voûte de l'architecture moyen-orientale et arabe. Sa solidité relative tenait de sa position de pays pris en tenaille entre Israël et l'Arabie saoudite; deux alliés des États-Unis. Tant que la politique états-unienne pratiquait un certain équilibre entre Tel-Aviv et Ryad,  la Syrie en profitait et cela contribuait à la "caler" comme pièce maîtresse de l'équilibre général. De là découlait une politique syrienne qui ne basculait jamais dans les extrêmes. Faite d'attentisme, elle n'agissait que lorsqu'elle était sollicitée par les États-Unis, la France ou l'Arabie saoudite, et seulement dans le champ libanais où les trois puissances citées ont des intérêts : Washington y protège les intérêts israéliens, Paris ceux des catholiques et Ryad ceux des sunnites. C'est dans ce contexte que la Syrie est militairement intervenue au Liban à deux reprises; la première fois contre les Palestiniens.
Les choses se sont compliquées quand la Syrie a accepté l'instauration d'une influence de l'Iran au Liban au profit des chiîtes en favorisant le développement du Hezbollah. Elle s'est mis à dos Américains, Israéliens, Français et Saoudiens. À cela s'ajoute l'arrêt du double jeu de Washington entre Israéliens et Arabes, avec l'alignement total sur les positions israéliennes! Les forces qui tenaient la clef de voûte se relâchant, la Syrie actuelle est désormais menacée de tomber.

La société syrienne acceptait que la minorité alaouite détienne le pouvoir de façon quasi exclusive. Les autres minorités, nombreuses, se sentaient à l'abri d'une hégémonie sunnite et les sunnites pouvaient rester en retrait forts de leur nombre. Cela confortait en outre le caractère laïc de l'État, non pour des raisons idéologiques, mais tout simplement pratiques : toutes les confessions se sentaient en sécurité.
C'est cet équilibre qui est actuellement visé par les puissances que Damas a mécontentées. Tant quelle jouait son rôle d'arbitre au Liban, et s'alignait sur l'Arabie saoudite (plan de paix arabe), la singularité syrienne était acceptée. Mais maintenant qu'elle a introduit le loup iranien dans la bergerie, et que l'Occident s'est aligné sur Israël, la destruction de la Syrie est demandée, d'autant plus qu'elle ne peut plus s'appuyer sur le support soviétique disparu, et que la Russie n'est plus qu'une puissance sur la défensive qui cherche elle-même sa voie.


LES LIGNES DE FORCES
Le monde arabe est traversé, depuis les luttes pour l'indépendance, par deux courants majeurs à la fois opposés et complémentaires dont la jonction avait produit les indépendances : l'idéologie islamiste et le nationalisme arabe. Ce dernier est entaché aux yeux du premier par un péché originel : son origine occidentale et, pire encore, chrétienne! N'oublions pas que le théoricien du baath, le parti qui préside aujourd'hui encore aux destinées de la Syrie, est chrétien : Michel Aflak. Tant que le nationalisme emportait des succès (avec Nasser, Bourguiba, Boumédiene, Nimeiry, Kadhafi), l'islamisme restait en retrait. Mais dès la mise en échec du mouvement national arabe avec la guerre de 1967,  la disparition de Nasser et, surtout, la signature des accords de Camp-David, l'islamisme est monté au créneau. Le moment symbolique fut l'assassinat de Sadate, le 6 octobre 1981.

Trente années après cet évènement, presque jour pour jour, —une génération—, les islamistes investissent le champ de l'histoire arabe et revendiquent la direction dans quatre pays : Égypte, Syrie, Tunisie et Libye!
La férocité des affrontements en Syrie et en Libye dénote de l'exacerbation des tensions entre un nationalisme arabe tenu en échec, ou failli —du fait aussi  de la disparition de l'Union soviétique, suivie  par la destruction de l'Irak— et un islamisme désireux de faire ses preuves.
Cet islamisme-là, soutenu par les pays du Golfe, par la Turquie et par les USA est la clé de voûte d'une autre architecture du Moyen-Orient : celle qui permettra aux États-Unis de jouer à peu près le rôle qu'ils jouent en Europe depuis la Seconde guerre en tant qu'arbitres, sinon en tant  que maîtres du jeu. Et avec eux, Israël : la couleuvre à avaler!